Ne sommes-nous pas arrivés à un niveau d’accélération de l’histoire tel que la durée de ses cycles (économiques, technologiques, intellectuels) est devenue plus courte qu’une vie humaine et donc qu’il faudra que chacun apprenne à vivre plusieurs vies au cours de son existence ?
Sommes-nous arrivés à un moment où il n’y a plus d’état stable et par conséquent seule l’instabilité devient le mode par défaut ?

métamorphose

Auparavant, en règle générale, le monde connaissait des crises, des désordres, puis s’ajustait et restait dans un état comparable jusqu’à la prochaine crise. Le monde était plus lent ; lorsqu’une technologie apparaissait, on pouvait s’en saisir et passer sa vie à en perfectionner la maitrise et éventuellement transmettre son savoir-faire aux jeunes. Le rythme des ruptures ne dépassait pas le rythme d’une génération. Mais je suis déjà à peu près sûr que, les outils numériques que j’utilise aujourd’hui n’auront plus usage dans 15 ans…

Quand le voyage devient le but

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où!
Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou!

Ce qu’écrit Baudelaire dans Le Voyage annonce déjà notre époque; celle où la satisfaction n’est plus dans le rapprochement vers un but lointain, mais dans le mouvement. Plus de nouveautés et de surprises, plus de désirs et plus vite assouvis. Plus de plaisirs et plus vite consumés. Cela ressemble à notre pensée économique; plus de biens et de services rapidement obsolètes, plus de destruction pour plus de création. Plus de métiers accumulés dans une vie. Plus de surface et moins de profondeur.

L’injonction actuelle au mouvement, au changement, à la compétition ne vient-elle pas de cette accélération ? Savoir évoluer, rester à la page, rebondir, et refaire sa vie, voilà les valeurs et la religion qui conviennent à notre époque mutante.

Dans « les Barbares » l’excellent livre d’Alessandro Baricco, l’auteur met à jour cet homme nouveau pour qui les espérances sont ramenées dans le mouvement lui-même et non plus dans le rapprochement d’un idéal.

C’est leur idée de surf de l’expérience, de réseaux de système passants : l’idée que l’intensité du monde ne vient pas du sous-sol des choses, mais de la lumière d’une séquence dessinée à la hâte sur la surface de l’existant.

Les barbares

Donc, si l’on ne vogue plus vers quelque chose, il reste le plaisir de naviguer ! Plaisir qu’on tente de transformer en objectif en tant que tel, voire en nouvelle transcendance. Toutefois cela suffira-t-il ? Ces joies du voyage peuvent elles perdurer sans promesse de destination ?

On voit ce qu’il y a de désespérant sur le fond ; dans l’immédiat, on réalise que les efforts à mener devront être sans fin, ensuite on pressent que toute notion de réalisation personnelle en sera diluée.
La perte de transcendance guette, et le savoir qui avant s’accumulait et se transmettait, doit maintenant se réécrire en permanence avec l’inconvénient que la qualité d’enregistrement décroit à mesure qu’on doit le réenregistrer, comme un vieux CD qu’on ne cesse de graver.

Les nouvelles lignes de fractures

L’esprit humain sera-il assez plastique pour muter sans cesse tout au long de la vie ? En a-t-il d’ailleurs vraiment envie ?

Bien sûr, quand on est jeune et frais, quand on a les moyens intellectuels, matériels et sociaux d’évoluer, de s’adapter, de changer son logiciel, quand on a placé quelques intérêts dans la guerre de mouvement, cette exigence est possible et même excitante. Mais voila, reconnaissons que ces critères excluent une grande partie de la population pour qui l’accélération du monde fait l’effet d’une violence; violence dont Houellebecq a fait un axe central dans ses livres.

Demain peut-être, cet axe marquera une nouvelle ligne de fracture; d’un côté les nomades mutants et flexibles, de l’autre les sédentaires ancrés dans les sols et les identités.

Ligne de fracture qui de plus en plus en France, dessine les contours de deux pays; la France mondialisée et la France Périphérique (Christophe Guilluy).

Les premiers signes sont déjà là. On voit déjà apparaître des formes de contestation à ce mouvement perpétuel et sans destination. Las de tant d’agitation ou rendus enragés par tant de perturbation, des réactions surgissent et se renforcent dans le monde avec des positions radicalement différentes de celle du voyageur de Baudelaire. Elles prônent le retour à une transcendance, à des idéaux fixes ou tentent de ramener les moeurs là où ils étaient plusieurs siècles en arrière. Elles touchent des gens à la recherche d’un point fixe, qui perdure et qui justifie la vie au delà des chambardements. Il y a de tout dans ces mouvements beaucoup d’identités froissées, de bêtise forcenée mais il y a aussi des arguments solides.

C’est peut-être une surinterprétation mais ce qui s’impose sans trop d’ambiguité c’est la nécessité d’apprendre à gérer les transitions, de donner les moyens à tous de s’adapter tout au long de sa vie, de trouver une cohérence de fond au delà des brusques changement du monde et enfin de protéger fermement ceux qui ne peuvent s’adapter facilement.

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William

5 thoughts on “La transition perpetuelle

  1. Karina on 3 mars 2015 at 17 h 22 min Répondre

    Merci pour cette dense et brillante réflexion ! Et si le voyage était de soi à soi ? La destination : la découverte et l’apprentissage de soi ? Enfin et vraiment…
    Et si la destination devenait multiple : un Je dans un Nous… vraiment inclusif.
    Un ancrage qui sait dialoguer avec l’idéal…
    Bien à vous,
    Karina

  2. Fernando Mendes on 15 mars 2015 at 23 h 24 min Répondre

    Trés bon article, William. En te lisant on revient sur Edgar Morin et ses écrits sur la « vitesse »…

    1. William on 17 mars 2015 at 14 h 19 min Répondre

      J’ai lu des articles sur Morin et la vitesse du coup. Très intéressant !

  3. lulu on 16 mars 2015 at 3 h 05 min Répondre

    Oups, Guilluy pardon (sacré texte prédictif…!)

  4. vidaillet on 25 mars 2015 at 16 h 37 min Répondre

    Bonjour William
    Toujours aussi incisif dans tes réflexions…
    J’ai envie d’ajouter une chose : c’est qu’il serait dommage d’oublier une caractéristique de l’être humain qui l’ancre qu’il le veuille ou non : son inconscient, qui résiste, le fait désirer, l’empêche d’aller tout à fait du côté de la norme et de l’adaptation…nous ne sommes pas que des fêtus de paille ballottés par un courant qui irait toujours plus vite. Bref, un peu de psychanalyse dans tout ça ne ferait qu’enrichir la réflexion…
    Amicalement.
    Bénédicte Vidaillet

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