Le Yin et le Yang du travailleur indépendant

Quand Internet vous emporte

Mais comment vous qui cherchiez, pour des raisons toutes professionnelles, la définition du terme sérendipité, avez-vous pu échouer de liens en liens sur cet antique blog spécialisé dans l’étude des mœurs des corvidés ? Vous regardez votre montre ; deux heures se sont écoulées. Vous cliquez frénétiquement sur vos précédents pour comprendre quels nœuds sémantiques ont pu vous amener jusqu’aux corvidés… Et les pages défilent sous votre œil effaré : Wikipédia article « chameau de Bactriane », fichier PDF de comportement animalier, émouvants témoignages doctissimo, détour par Youtube pour regarder des combats épiques entre ours et caribou géant … Et merde … Si ces phénomènes vous disent quelque chose, c’est que vous êtes, comme moi, victime de divergite chronique.

Car internet peut très vite devenir une arme de dispersion massive. Il y’a tant de choses passionnantes à voir en seulement quelques clics ! Tant d’amis qui viennent toquer à votre mur, tant de gens qui viennent vous gazouiller dans l’oreille, tant d’images, de flux RSS, de billets passionnants…

Mais si internet nous emporte parfois vers des lieux de perdition, il permet surtout d’élargir vos perspectives, de vous informer des moindres nouveautés et de vous nourrir de nouvelles sources d’inspiration. Il corrige une tendance presque culturelle que nous avons trop souvent dans le travail, celle de se focaliser à l’excès sur ses objectifs en préparant savamment ses plans de bataille dans son coin sans réellement tenir compte des contraintes nouvelles et des variations de l’environnement. C’est par exemple le cas de nombreux créateurs d’entreprise qui considèrent la rédaction d’un joli business plan comme la première étape de la création. C’est ce que Guilhem Berthollet appelle le syndrome de la business planque.

Activités divergentes, activités convergentes

On peut distinguer deux grandes énergies distinctes mais complémentaires dans les différentes activités que nous menons ; les activités divergentes et les activités convergentes.

Les activités divergentes comprennent par exemple les activités de veille, ou de documentation, les études de marché, les discussions stratégiques et autres échanges para-professionnels ainsi que les twitteries et facebookeries traditionnelles. Elles guident l’action, indiquent la marche à suivre, permettent de garder contact avec la réalité et d’inspirer de nouvelles initiatives.

Les activités convergentes sont plus opérationnelles. Elles comprennent les actions permettant d’aller d’un point A à un point B. Vendre, produire, bouffer du code, remplir des formulaires, écrire un article pour votre blog, produire un business plan sont autant d’exemples d’activités convergentes.

Le taureau et la pieuvre

On pourrait comparer l’extrémiste de la convergence à un taureau dans une arène. Il est puissant, balèze, rapide et endurant mais il a une sale tendance à foncer droit devant. Il suffit que sa cible se décale de quelques centimètres pour qu’il la loupe et parte dans le décor plus énervé que jamais. Le « convergator » abat du boulot comme personne, sa puissance de travail est exceptionnelle mais, faute d’observer son environnement et d’être capable d’adapter sa trajectoire, il tend à viser au mauvais endroit et à faire de mauvais choix.

Taureau corrida

A l’inverse, le divergeur fou est semblable à une pieuvre. Dotée de huit bras pour tripoter tout ce qui pourrait passer à portée de ventouse, et d’un système nerveux hors norme, cette brave bête est d’une curiosité extrême, capable d’apprendre et de s’adapter avec agilité à son environnement. Mais tout admiratif que l’on puisse être envers cet animal, n’oublions pas qu’il reste avant tout un mollusque bien mollasson… Alors, comme Paul le poulpe, le divergeur développera peut-être des talents d’oracle, mais il est plus probable qu’il ne puisse jamais s’extraire de sa condition de créature flasque, condamnée à fuir ses prédateurs en fabricant de jolis nuages d’encre !

Pieuvre curieuse

Les activités divergentes permettent de stimuler la créativité, de repérer les opportunités et d’éviter un grand nombre d’erreurs mais elles ne font pas directement avancer les choses. A l’inverse, les activités convergentes permettent d’avancer, d’éliminer les obstacles entre vous et votre objectif.

Le Yin et le Yang du travailleur indépendant

L’énergie convergente et l’énergie divergente forment en quelque sorte le Yin et le Yang du travailleur indépendant. Il vous faudra trouver le dosage idéal pour atteindre votre pleine efficacité. Si vous avez une sensibilité divergente, il vous faudra vous discipliner pour développer votre capacité d’exécution. Si vous avez une sensibilité convergente, sortez la tête du guidon et cherchez à en savoir plus sur votre environnement.

Pensez à organiser vos journées en respectant un équilibre entre travaux convergents et travaux divergents. Par exemple, donnez-vous une heure le matin (quand votre cerveau est encore tout frais) pour faire de la veille, une heure à midi pour échanger avec toute sorte de personnes qui vous paraissent intéressantes ou mener des réflexions stratégiques avec vos associés, et une heure le soir (tard) pour approfondir vos connaissances dans n’importe quel domaine. Le reste du temps, vous pourrez le consacrer à faire avancer plus concrètement vos activités.

Pensez aussi, si vous cherchez un associé, à respecter un équilibre entre ces deux sensibilités au sein de l’équipe. Le résultat sera détonnant pourvu, bien entendu, qu’un dialogue sain soit possible.

Comment réussir dans un monde égoïste ?

Dilemme, dilemme …

Imaginez que vous soyez illustrateur et que vous ayez un projet de création d’une BD interactive pour tablette. Votre style est sûr, votre scénario est au point et vos planches sont bien avancées. Le problème, c’est que tout cela prendra beaucoup de temps et que que vous ne maitrisez pas les outils de développement nécessaires. Mais il y’a quelques jours, dans votre espace de coworking, vous avez rencontré un excellent développeur. La complémentarité est évidente mais vous hésitez ; devez-vous vous associer avec ce développeur sachant qu’il vous faudra partager les bénéfices ? Ne risquez-vous pas également de vous faire chaparder votre concept purement et simplement ? Bref, devez-vous coopérer avec lui ?

La vie nous place souvent devant ce genre de situations délicates et il nous est parfois difficile de trouver la voie. Il existe pourtant une théorie qui s’est penchée sur ces questions, et qui pourrait nous être très utile ; c’est la théorie des Jeux, illustrée par le bien célèbre dilemme du prisonnier.

Pour ceux qui auraient oublié, voici le dilemme en question : Deux suspects sont arrêtés par la police. Mais les agents n’ont pas assez de preuves pour les inculper, donc ils les interrogent séparément en leur faisant la même offre. « Si tu dénonces ton complice et qu’il ne te dénonce pas, tu seras remis en liberté et l’autre écopera de 10 ans de prison. Si tu le dénonces et lui aussi, vous écoperez tous les deux de 5 ans de prison. Si personne ne se dénonce, vous aurez tous deux 6 mois de prison. »

S’il réfléchit de manière rationnelle, le prisonnier se rendra compte qu’il a intérêt à balancer son complice. En effet, s’il balance, il sera immédiatement libéré (si son complice ne le dénonce pas) ou 5 ans (s’il le dénonce). Tandis que s’il se tait, il devra soit passer 6 mois dans les geôles du shérif (si son complice ne dénonce pas) soit 10 ans. Mais si les deux prisonniers réfléchissent de la même manière, il prendront tous deux 5 ans.

Autrement dit, la somme de leurs décisions égoïstes et rationnelles n’aboutira pas à « l’intérêt général » des prisonniers mais au contraire à la pire décision possible …

Ce phénomène s’appelle l’équilibre de Nash ; un équilibre stable (car rationnel individuellement) mais pas forcément idéal, et cela constitue un sacré pied de nez dans la gueule de la main invisible

Comment éviter ce genre de phénomène ? Quelle attitude adopter pour maximiser ses gains dans des situations entrant dans le cadre de la théorie des jeux et comment créer une société suffisamment intelligente pour dépasser ces situations d’équilibres de Nash non souhaitables ?

C’est en me posant ces questions que je suis tombé sur Robert Axelrod, chercheur en science politique, qui a mené une étude passionnante intitulée « comment réussir dans un monde égoïste ? »

Comment réussir dans un monde égoïste

Axelrod a commencé par se poser trois questions :

  • Comment une stratégie coopérative peut-elle émerger dans un environnement composé essentiellement de non-coopérants ?
  • Quels types de stratégies peuvent prospérer dans un environnement hétérogène et complexe avec une grande diversité de stratégies ?
  • Comment une stratégie coopérative peut-elle résister à l’invasion d’une stratégie moins coopérative ?

noel dans les tranchées

Axelrod a alors demandé à des spécialistes (psychologues, sociologues, mathématiciens etc…) d’établir des stratégies spécifiant comment le programme devra agir face à telle ou telle situation. Au total, 63 stratégies différentes ont été présentées. Ces stratégies ont été ensuite mise en compétition dans un tournoi informatique où chacune d’elle jouait contre toutes les autres mais aussi contre elle-même.

Il s’est avéré que les programmes les plus coopératifs ont obtenu meilleurs résultats et ce, même dans des univers remplis de programmes non coopératifs type « passager clandestin », « cavalier seul » ou « aléatoire »…

Son programme star, celui qui remporta presque tous les tests s’appelle « Donnant-donnant ». Il est programmé pour être :

  • Bienveillant : Lorsqu’il est confronté à une situation nouvelle et qu’il n’a pas d’historique sur le comportement des autres programmes, il se montre coopératif par défaut. Donnant-donnant n’est pas du genre à lancer la première pierre.
  • Indulgent : Donnant-donnant ne verse pas dans la vengeance systématique lorsqu’un programme lui a fait une crasse. Il ne tient pas compte du comportement d’un autre programme à n-2 (il retient simplement le coup d’avant).
  • Justicier : Donnant-donnant n’est pas un enfant de cœur non plus et n’aime pas qu’on le prenne pour un imbécile. Il applique la stricte loi du Talion « œil pour œil, dent pour dent ». Il sanctionne les comportements hostiles enregistrés au coup d’avant mais il ne va pas au delà.
  • Transparent : Donnant-donnant est un programme très simple, lisible et prévisible. Il est digne de confiance.

Preuve est faite que si vous souhaitez optimiser vos gains dans les situations entrant dans le cadre de la théorie des jeux, soyez à l’image de Donnant-donnant ; bienveillants, indulgents, justiciers et transparents.

Comment créer un environnement coopératif ?

Tous les environnements ne sont pas naturellement coopératifs. Le dilemme du prisonnier en est un exemple puisqu’il se joue sur un seul coup, sans conséquence possible. Mais dans la vraie vie, si l’on se figure la situation du prisonnier qui a trahi son complice, les choses pourraient être bien différentes ; les amis du complice resté en prison pourraient flinguer le traître, plus personne ne voudra « travailler » avec ce type, capable de trahir les siens etc… S’il risque davantage en trahissant son complice, le prisonnier sera incité à ne pas dénoncer. L’équilibre de Nash se déplacera alors vers la solution optimale : « Aucun des deux ne trahi ». On voit donc que l’environnement joue un grand rôle dans la coopération.

Axelrod suggère 5 principes pour créer un environnement plus coopératif :

Augmenter l’ombre portée de l’avenir sur le présent

S’il peut être rentable d’enfumer une fois un inconnu qui ne pourra jamais nous nuire en retour, il devient très vite contre-productif de se comporter comme une sombre enflure avec des gens que l’on sera amené à revoir fréquemment. Le développement de relations sur le long terme permet donc de créer un environnement plus coopératif.

Une autre façon d’augmenter cette « ombre » est de créer un milieu dans lequel les rencontres sont fréquentes. Par exemple, dans un petit village, on évitera davantage de léser son prochain car on sera sûr de le recroiser sous peu et il y’a fort à parier qu’il cherchera à se venger d’une manière ou d’une autre…

Modifier les gains

Il s’agit de changer les paramètres du jeu de manière à ce que les choix non coopératifs deviennent moins intéressants que les choix coopératifs. Cela passe par le développement  d’une morale ou d’une justice qui sanctionne des comportements non coopératifs et qui valorise les comportements coopératifs pour diminuer les gains de la première stratégie et augmenter ceux de la seconde.

Etre un apôtre de l’altruisme

Un comportement non coopératif entraine d’autres réactions non coopératives en chaine qui sont préjudiciables à la communauté. Il faut enseigner à tous une bienveillance par défaut en absence d’information sur les « joueurs » inconnus. Ne faites pas aux autres ce que vous n’aimeriez pas qu’ils vous fassent !

Enseigner la réciprocité

Lorsque vous rencontrez des joueurs coopératifs, montrez-vous également coopératifs. A l’inverse, pour que les stratégies coopératives puissent résister à l’intrusion de stratégies non coopératives, il faut qu’elles puissent se défendre et sanctionner les comportements néfastes. En bref, apprenez à vos enfants à être sympas et généreux avec les gens qui jouent le jeu mais à ne pas se laisser faire face à ceux qui voudraient profiter d’eux.

Améliorer les moyens de reconnaissance

Pour que les acteurs puissent coopérer, il faut qu’ils sachent qui sont vraiment leurs futurs partenaires. Auront-ils tendance à jouer cartes sur table ou chercheront-ils à vous entuber ? En l’absence de précédent, c’est la réputation qui va bien souvent faire la différence entre collaboration ou non. Etre transparent et permettre aux autres d’accéder aux informations qui vous concernent aura également tendance à favoriser les collaborations.