Peut-on vraiment « vendre » de la production intellectuelle ?

Il n’y a rien de plus utile que l’eau, mais elle ne peut presque rien acheter ; à peine y a-t-il moyen de rien avoir en échange. Un diamant, au contraire, n’a presque aucune valeur quant à l’usage, mais on trouvera fréquemment à l’échanger contre une très grande quantité d’autres marchandises.

Adam Smith

Le diamant liquéfié

Au moyen âge, le livre se vend comme un diamant, c’est un objet rare, difficile à produire et à distribuer. Il s’échange à des prix très élevés et reste la propriété des classes fortunées. Il est conservé précieusement dans des bibliothèques et fait la fierté de ses possesseurs.

Au XXIème siècle, la connaissance se déverse à torrents dans les canaux numériques. Elle est devenue un flux que l’on recueille sur ses timelines Facebook ou Twitter et que l’on souhaite partager le plus largement possible. A l’heure de l’économie de la connaissance, elle est devenue une denrée aussi utile que l’eau, et comme l’eau, son prix est devenu très faible. La presse écrite par exemple, n’en finit pas de voir son chiffre d’affaires diminuer et se retrouve de plus en plus dépendante d’une assistance respiratoire publique ou privée (ce qui nuit évidemment au principe d’indépendance de la presse).

Nous vivons à une époque où la valeur d’usage de la production intellectuelle n’a jamais été aussi élevée, et dans le même temps, sa valeur d’échange n’a jamais été aussi faible.

Comment comprendre, comment interpréter ce phénomène paradoxal ? Pourquoi l’information, la connaissance, la production intellectuelle ne trouve plus actuellement de moyen viable de se vendre ? Et comment trouver d’autres modèles pour les secteurs de la production intellectuelle ?

Les idées ne s’échangent pas comme des marchandises

Qu’entend t’on par production intellectuelle ? Composer une chanson, c’est de la production intellectuelle. L’interpréter durant un concert, en revanche, n’en est pas,  c’est une prestation, un service.

Un article de presse, un roman, l’écriture et la mise en scène d’une pièce de théâtre, la composition musicale sont autant d’exemples de production intellectuelle. Une création architecturale ou la recette originale de Coca-Cola sont également des productions intellectuelles. Bref, il s’agit de toute création originale dont la valeur ajoutée réside dans l’idée plus que dans l’application directe.

Le modèle actuel d’échange de la production intellectuelle repose sur les théories classiques qui ont d’abord été élaborées pour les biens industriels. Le problème, c’est que la production intellectuelle et la production industrielle n’obéissent pas aux mêmes lois en ce qui concerne l’échange et la distribution.

Les conditions de l’échange marchand

Si l’on revient aux conditions de l’échange marchand, on s’aperçoit que pour qu’un échange soit possible il faut 3 conditions:

  • D’abord, il ne doit porter que sur des objets, des choses extérieures aux individus, des choses qui relèvent de l’avoir et non de l’être. Un état affectif par exemple ne s’échange pas ; impossible d’acheter du bonheur à un homme heureux pour soulager une dépression !
  • Ensuite, il faut, pour que l’échange ait lieu, une symétrie entre un manque et un excédent ; « c’est parce qu’il y a une égalité de tous dans le manque et parce que, en même temps, tous ne manquent pas de la même chose qu’il peut y avoir échange.» nous signale Frédéric Laupiès dans un petit bouquin intitulé Leçon philosophique sur l’échange.
  • Enfin, il faut pouvoir être en mesure de réaliser une équivalence entre les objets échangés. Cette équivalence se réalise notamment par la monnaie qui permet de « rendre les objets  égaux », de pouvoir les estimer et les comparer entre eux.

Essayons de voir si les conditions de l’échange marchand sont remplies pour les productions intellectuelles.

L’idée toute nue

Lorsqu’un auteur fait imprimer un ouvrage ou représenter une pièce, il les livre au public, qui s’en empare quand ils sont bons, qui les lit, qui les apprend, qui les répète, qui s’en pénètre et qui en fait sa propriété.
Le Chapelier

 

On dit que l’on « possède » une connaissance. Comme un objet, on peut l’acquérir, la transmettre… On pourrait croire qu’elle est donc un simple avoir immatériel mais elle est aussi un élément constitutif de l’être. On ne peut choisir de s’en séparer délibérément et, plus important encore, on ne la perd pas en la transmettant à d’autres (au contraire). Lorsque l’on vend un marteau, on perd la possession et l’usage du bien. Mais lorsque l’on transmet une connaissance, on ne s’en dépossède pas.

Jusqu’à présent, on était parvenu à vendre de la production intellectuelle parce que celle-ci devait encore passer par un support physique. Avant Internet, un essai dépendait d’un support papier, un album de musique dépendait d’une cassette, d’un CD etc.

Le business model de la production intellectuelle reposait en fait sur la confusion entre l’objet et le sens porté par cet objet. L’objet était acquis et valorisé en temps que symbole. On peut vendre un symbole car il est la matérialisation d’une idée porteuse de sens. Lorsque l’on achète des fringues de marque, on n’achète pas seulement un produit fonctionnel, mais on achète aussi le « sens » porté par la marque.

Ainsi, lorsqu’elle avait encore un contenant physique, l’idée pouvait être vendue dans son emballage symbolique mais, avec la dématérialisation totale qu’a permis le numérique, on peut désormais distribuer l’idée toute nue.

Mais peut-on vendre une idée nue lorsque l’on sait que sa diffusion ne prive personne et qu’on contraire, elle valorise socialement celui qui l’émet ?

L’impossibilité de rémunérer les contributeurs

On ne crée rien ex-nihilo. En dehors du secteur primaire, toute production s’appuie sur création antérieure mais pouvons-nous toujours identifier les sources de nos créations ? Le fabricant de voitures a payé ses fournisseurs en amont qui eux-même ont dû régler leurs partenaires. De cette manière, tous les contributeurs de la chaîne de valeur ont été rémunérés. Mais si je vendais ce billet, me faudrait-il en reverser une part à ma maitresse de CP qui m’a appris à écrire ? Aux auteurs des liens que je cite ? A tous ceux qui m’ont inspiré d’une manière ou d’une autre ? Aux inventeurs de la langue française ?

Ce sont des millions de personnes qui ont en réalité façonné cet article, et qui mériteraient rétribution. Mais il serait impossible de dénouer l’inextricable enchevêtrement d’intervenants qui sont entrés dans ce processus de création. Du reste, il serait assez déprimant de tenter de chiffrer l’apport de chacun…

Il y’a donc une injustice fondamentale à vendre à son seul profit, quelque chose qui a en réalité été produite par des communautés entières…

Est-ce cela qui fit dire à Picasso que les bons artistes copient et que les grands artistes volent ?

greatArtist

L’impossible estimation des prix

La dernière condition de l’échange marchand est la possibilité d’estimer la valeur d’une production et d’introduire une équivalence entre les produits.

Déterminer un prix et introduire une équivalence monétaire entre les produits est une tâche déjà compliquée dans le cas d’un produit industriel. Elle a souvent été la cause de clashs entre économistes. Devons-nous valoriser les produits au travail incorporé dans leur fabrication ? Le prix n’est-il que le résultat d’une offre et d’une demande ? dans quelle mesure depend-il de la rareté ?

Néanmoins, pour les produits industriels, certains critères objectifs peuvent faciliter la tâche. Un marteau par exemple est un bien standardisé et utilitaire qui ne pose pas d’insurmontables difficultés. Entre deux marteaux, nous pouvons plus ou moins estimer la qualité sur des critères objectifs (matériaux utilisés, montage plus ou moins solide), les fonctionnalités de chaque produit (taille et surface de la masse, arrache-clou ou non…) et fixer un prix minimum qui couvre les coûts de production.

Mais si je décidais de vendre cet article, sur quels critères établir son prix ? Sur le temps que j’y ai consacré ? Cela n’aurait aucun sens … Sur sa qualité ? Mais comment la mesurer ? En comparant les prix de vente d’un article similaire ? Mais sur quels critères le comparer ? A minima, si j’avais un support matériel, un magazine papier par exemple, je pourrais à la limite fixer un prix et trouver une sorte de business model. Mais ce billet n’est qu’un assemblage de pixels, un simple petit courant électrique sans réalité physique …

N’étant pas véritablement un avoir, ne fonctionnant pas sur le schéma manque/excédent et ne pouvant être estimée sur des bases suffisamment solides, on voit que la production intellectuelle ne saurait être soumise aux même lois d’échanges que celles qui prévalent sur le marché des biens et des services traditionnels.

II) Comment valoriser la production intellectuelle ?

Si vous êtes parvenu jusqu’à ces lignes et que vous aspirez à vivre du fruit de vos œuvres intellectuelles, artistiques ou culturelles, tout ceci pourrait vous paraître un peu décourageant.

Nous parvenons à un point où l’on commence à réaliser qu’il n’y a plus vraiment de rétribution matérielle solide pour les productions intellectuelles.

Mais ne désespérons point ! Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de formes de rétribution à la production intellectuelle ! Il existe d’autres manières d’être rétribué pour son travail, en voici quelques exemples :

  • retribution en visibilité
  • rétribution en réputation
  • retribution en confiance
  • retribution en connaissances
  • retribution en relations
  • retribution en amour-propre

Certes, cela ne fait directement gagner de l’argent mais ces rétributions peuvent rapidement se transformer en apports matériels. Sans vouloir nécessairement chercher un « effet de levier » systématique entre l’activité de production intellectuelle, les répercutions du travail de production intellectuelle rejailliront sur vos activités complémentaires et pourront indirectement vous permettre de vivre mieux.

Un musicien par exemple, ne peut plus se contenter de créer des chansons, il doit monter sur scène. Et l’on observe qu’avec la diffusion plus large, plus rapide et beaucoup moins couteuse que permettent les nouveaux médias, les recettes générées par les concerts à travers le monde atteignent des niveaux exceptionnels.

On remarque aussi que certains artistes amateurs ayant réussi à se faire remarquer pour leurs créations ont pu trouver grâce à leur notoriété et au soutien d’un public, de quoi vivre de leurs créations. L’humoriste Jon lajoie a commencé sa « carrière » en diffusant gratuitement des vidéos sur Youtube et remplit désormais des salles entières.

En somme, ce qui devient difficile, c’est de  vivre uniquement  de ses oeuvres intellectuelles et de les vendre pour elles-même.

Je me souviens d’un excellent article lu sur OWNI.  Guillaume Henchoz, un journaliste semi bénévole qui exerce d’autres activités rémunérées par ailleurs, comparait sa condition à celle d’un moine en défendant l’idée que « l’on peut pratiquer le journalisme comme un art monastique et bénévole, en parallèle -et non en marge- d’une activité salariée. »

Ora et Labora (prie et travaille), c’est la devise des moines bénédictins. Une devise qui pourrait bien convenir aux acteurs de la production intellectuelle à l’heure numérique. Les moines n’attendent pas de rémunération matérielle pour leurs efforts spirituels.

Ils récoltent des fruits de leur travail physique, de quoi subvenir à leurs besoins physiques et espèrent obtenir des fruits de leur travail spirituel et intellectuel de quoi nourrir les besoins de leurs esprits.

Ora et Labora

L’économie du partage face au modèle économique dominant

Il faut parfois savoir revenir aux fondamentaux. Particulièrement dans les périodes de crises structurelles comme celles que nous traversons aujourd’hui et qui remettent directement en cause les bases mêmes de nos économies. Nous ne pourrons pas comprendre ce que signifie économie du partage si l’on ne se demande pas d’abord ce que le mot « économie » veut vraiment dire. Je m’en tiendrai à la définition de Wikipédia qui me paraît être assez juste et inspirante :

L’économie est l’activité humaine qui consiste en la production, la distribution, l’échange et la consommation de biens et de services.

Si l’on s’intéresse aux modifications structurelles que l’on doit apporter à nos économies, il faut se poser des questions telles que :

  • Comment produit-t-on ? Existe-t-il d’autres façons de produire ?
  • De quelles manières sont distribués les biens et services produits ? N’existe-t-il pas d’autres voies ?
  • Pourquoi et comment les agents économiques échangent-t-ils entre eux ? Pourrait-il en être autrement ?
  • Quelle est notre manière de consommer ? Est-t-elle optimale ?

Je me suis demandé si nous pouvions comparer point par point le modèle économique dominant issu des théories classiques avec l’économie du Partage, modèle émergeant et prometteur mais qui doit encore prouver sa validité. Le graphique ci-dessus est le résultat de cet exercice. Ce qui suit explicite et détaille les differences entre les deux modèles.

1-Production

Dans le système économique dominant la production est planifiée, organisée et structurée par des agents économiques clairement identifiés; les entreprises, s’organisant de plus souvent de manière hiérarchisée et  pyramidale. Les producteurs cherchent à augmenter leur compétitivité au moyen d’économies d’échelles rendues possibles par la standardisation et la division du travail. On pense à la manufacture d’épingles d’Adam Smith. Les biens et les services produits par les entreprises sont protégés par des brevets et des licences qui leur garantissent l’exclusivité sur leurs productions et qui sont censées valoriser les innovations qu’elles ont crées et portées de l’idée jusqu’au produit.

Dans l’économie du Partage, il n’est pas toujours évident de distinguer clairement un acteur unique qui accompagne le produit de la conception à la vente. Tel produit peut avoir été dessiné par un anonyme, mis en ligne gratuitement et de manière ouverte par ce dernier, exploité par un autre à des fins commerciales et diffusé ensuite de manière virale par la communauté internet. OWNI a récemment publié un article sur l’incroyable dissémination d’une simple photo mise en ligne sur FlickR et qui s’est retrouvée imprimée à des milliers d’exemplaires sur des tee-shirts, des couvertures d’albums ou même des tatouages… Le processus de création s’est considérablement ouvert. Dès lors, on comprend aisément, que les règles légales liées à la propriété intellectuelle et à la responsabilité du producteur volent en éclats. La création et l’innovation en open source opèrent de manière organique. Chacun est libre de rajouter une pierre à la somme existante, la cohérence de l’édifice est assurée par des plateformes intelligentes et des mécanismes de filtrages organiques capable de faire émerger les créations à plus forte valeur ajoutée. Wikipédia en est un exemple frappant.

Mais si le processus de création Open Source est d’abord né sur Internet et concerne avant tout la production intellectuelle et culturelle, il commence à se répandre aux biens concrets. Il existe déjà des moyens de participer à la construction d’une voiture conçue en open source comme il est possible de fabriquer soit-même des engins agricoles à des prix très nettement en dessous de ceux du marché en suivant les plans d’un agriculteur très collaboratif.

2-Distribution

Dans le système économique dominant, la distribution s’organise selon un modèle « top-down », de l’usine du producteur à la poche du consommateur en passant par une série d’intermédiaires; grossistes, semi-grossistes, détaillants … Par conséquent, les circuits de distribution sont longs et souvent peu écologiques. Des pièces conçues aux USA vont être fabriquées en Chine et en Indonésie, assemblées en Roumanie pour être consommées en France.

Les producteurs; un relativement faible nombre d’entreprises s’adressent à la multitude des consommateurs isolés les uns des autres. C’est un schéma few-to-many.

Dans l’économie du Partage, le nombre d’intermédiaire tend à diminuer considérablement. Les nouveaux moyens d’information et de communication ont permis l’instauration d’un dialogue « many-to-many » tel que l’avait prophétisé Isaac Asimov. Le développement de modes de distribution plus horizontaux – tel que le Peer-to-Peer – est une conséquence de ce phénomène mais il est loin d’être isolé et n’est pas cantonné à l’échange de produits dématérialisés; Ebay, Craigslist, AirBnB, Couchsurfing ou Supermarmitte sont autant d’exemples de plateformes de distribution fonctionnant selon un schéma many-to-many. Les produits agricoles ne sont pas en reste; des initiatives comme les AMAP et La Ruche qui dit Oui visent à raccourcir les circuits de distribution en garantissant des prix avantageux pour les producteurs sans pénaliser les consommateurs.

3-Echange

Dans le système économique dominant, les échanges sont caractérisés par une recherche permanente d’équivalence, on attend pour chaque produit fourni, pour chaque service rendu, une contrepartie immédiate d’un niveau égal à la prestation. Pour réaliser l’équivalence et faciliter la mesure de la contrepartie, on fait appel à la monnaie comme intermédiaire des échanges. L’économie classique a permis de multiplier les échanges entre individus n’ayant pas forcément confiance les uns envers les autres dès lors que la rétribution apportée pouvait être jugée fiable et solide. Elle a permis aux échanges de quitter la sphère locale et d’offrir un cadre mondial aux échanges commerciaux. Pour cela elle s’est appuyée sur des monnaies (solides et stables) et sur des lois contractuelles (pouvant palier aux déficiences).

Dans l’économie du Partage, l’équivalence immédiate n’est pas toujours recherchée. Sous de nombreux aspects, les comportements d’échange qui se retrouvent dans l’économie du partage ressemblent à la « Logique don et contre don« .  Loin d’être un système naïf issu de l’idéalisme de certains exaltés, ce mode de transaction a pu être remis en service grâce aux avancées numériques. Internet nous montre en temps réel les bienfaits et les bénéfices mutuels que nous pouvons retirer de la logique « don et contre don » et donne une visibilité à ceux qui adoptent ce comportement. Sur CouchSurfing par exemple, si j’ai accueilli de nombreux membres et qu’ils m’ont laissé des commentaires positifs, je serais considéré comme un partenaire digne de confiance et il me sera nettement plus facile de trouver de bonnes conditions d’accueil lors de mon prochain déplacement. La toile, en offrant une visibilité aux contributeurs de bonne volonté est ainsi constituée de millions de communautés qui fonctionnent sur ces principes collaboratifs.

Or, là où les communautés apparaissent, là où les membres peuvent se faire confiance et compter l’un sur l’autre, le rôle de la monnaie et des lois diminue. C’est un phénomène auquel nous pourrons nous attendre dans les prochaines années, particulièrement en ces périodes troublées où la confiance dans notre système monétaire est ébranlée.

4-Consommation

Dans le système économique dominant historiquement conçu à une époque où les ressources étaient rares et où les moyens de communication restaient limités, les notions de possession et de consommation se confondaient bien souvent; avant de consommer, il fallait posséder. Comme il était difficile de faire correspondre les besoins ponctuels avec les ressources permettant d’y répondre, il était nécessaire d’avoir autour de soit tout ce qu’il faut pour faire face aux éventualités.

Dans l’économie du Partage, l’âge de l’accès annoncé par Jérémie Rifkin il y a une dizaine d’années est  en passe de devenir une réalité tangible. « D’ici à 25 ans, l’idée même de propriété paraîtra singulièrement limitée, voire complètement démodée » annonçait-il. « C’est de l’accès plus que de la propriété que dépendra désormais notre statut social. » Le développement de la mobilité partagée est une illustration de ce phénomène. L’accès prime sur la possession. Voici sans doute LE concept clé sur lequel repose la consommation collaborative. Ainsi, lorsque l’on sait qu’une voiture fonctionne en moyenne une heure par jour, ne serait-il pas plus efficace, moins couteux et plus intelligent d’en répartir l’usage entre plusieurs individus qui auraient besoin d’un véhicule à des moments différents ? Le développement phénoménal des moyens de communication, permettant à chacun d’interagir avec chacun de n’importe où et d’une manière instantanée rend possible cette meilleure allocation des ressources. C’est peut-être là que reposent les principaux gisements de progrès pour nos économies.

David et Goliath

Vies et morts des communautés

Comment les espaces de coworking peuvent être à l’origine de nouvelles communautés ? Comment peuvent-ils leur permettre de se fédérer et de s’organiser plus efficacement ? Voilà des questions centrales pour les Mutins car – on ne le dira jamais assez – le succès d’un espace de coworking dépend avant tout de sa capacité à faire naitre, à rassembler et à faire croitre une communauté. Pour cela, il faut d’abord essayer de comprendre ce qu’est exactement une communauté. Comment elle nait, comment elle s’organise et comment elle peut disparaître…

Un patrimoine commun

la découverte de l’origine étymologique du mot communauté m’a mis en joie ; le mot vient du latin cum numus, c’est un groupe de personnes ; cum qui partagent quelque chose ; numus, un bien, une ressource ou au contraire une obligation, une dette… Ainsi, le partage serait à l’origine de la constitution des communautés… C’est beau ! Et cela rejoint une idée mutine avancée lors d’un article précédent ; l’échange, le don et le lien social.

Romulus et Rémus

Naissance des communautés

Mais quels peuvent être ces patrimoines communs ou ces dépendances à un même élément, capables de fonder de nouvelles communautés ?

Un territoire ou un lieu commun

D’abord, il peut s’agir d’un territoire ou d’un lieu fréquenté régulièrement par plusieurs individus. A force de s’y retrouver, des liens pourront se créer ce qui pourra donner naissance à une communauté de lieu. Les relations qui naissent sur les lieux de travail, dans les écoles ou les villages peuvent donner naissance à ce genre de communauté.

Des ressources partagées

La mise en commun des ressources est un facteur majeur de création de communautés. Que ce soit un puits où chacun vient s’abreuver, une usine ou une maison familiale, le fait de partager et de dépendre de certaines ressources favorise la création de lien social.

Une langue commune

La langue est aussi un patrimoine commun, partagé de manière indivisible par telle ou telle population. Par conséquent, elle permet d’être la base d’une communauté. La communauté des partisans de l’esperanto est un exemple de la fondation d’une communauté par la langue.

Une mémoire, une histoire commune

L’appartenance à un passé commun, réel, romancé ou fantasmé est un facteur d’unité et un moyen de rassembler les hommes. Dans l’antiquité, la création d’un passé mythique a joué un rôle important dans la constitution d’une identité grecque, juive ou romaine. Sous la IIIème république, les figures de héros nationaux tels que Vercingétorix ou Jeanne d’Arc ont été mises en avant pour renforcer l’unité nationale.

Des connaissances et des techniques partagées

Les cercles de penseurs, les communautés scientifiques, les corporations de métiers sont autant d’exemples de communautés constituées autour de savoirs ou de techniques partagées.

Des valeurs, centres d’intérêt ou idéaux communs

Enfin, certaines communautés sont constituées autour de valeurs, de centres d’intérêt ou d’idéaux communs. les communautés religieuses, les familles politiques ou encore les clubs de sport appartiennent à cette catégorie.

En pratique, les communautés s’imbriquent les unes dans les autres. Les communautés qui naissent au sein d’une entreprise par exemple, peuvent être à la fois communautés de lieu, de ressources, de connaissances, d’histoire et de valeurs. Les communautés les plus solides sont celles capables de réunir un maximum de patrimoine commun. Il existe toutefois un risque inhérent au fait de partager un trop grand patrimoine commun, celui de tomber dans une sorte de consanguinité culturelle, de se refermer, et de sombrer dans le communautarisme… Pour éviter cela, les communautés les plus complètes doivent veiller à rester ouvertes et réceptives à d’autres influences.

Comment peut naitre une communauté dans un espace de coworking ? En partageant le même lieu, les mêmes ressources, en mettant en commun leurs idées et leurs compétences, les coworkers multiplient les occasions de fonder de nouvelles communautés.

L’âge adulte

La communauté s’oppose à la société et à l’association en ce qu’elle est formée indépendamment de la volonté de ses membres et qu’ils ne décident pas de leur implication.

Une communauté n’est pas nécessairement un groupe opérationnel, elle peut exister d’elle-même, sans que ses membres en soient réellement conscients. Elle peut exister sans projet nettement formalisé ni leader établi.

Il arrive toutefois que la communauté finisse par prendre conscience d’elle-même et décide de s’organiser. C’est là, sans doute, le véritable acte de naissance d’une société. En me renseignant sur le sujet, je suis tombé sur Ferdinand Tönnies, sociologue et philosophe. Lisez plutôt : « Tönnies explique, à travers les notions de volonté organique (Wesenwille) et celle de volonté réfléchie (Kürwille), le passage de l’individu de la communauté (Gemeinschaft) vers la société (Gesellschaft). Pour lui, la volonté organique est à l’origine de la forme de vie sociale communautaire. Elle est une spécificité du comportement des individus vivant en communauté, caractérisée par l’attachement, l’affection qu’a l’individu, envers sa famille, son village, ceux qui y habitent et les pratiques coutumières et religieuses y existant. La forme sociale sociétale est, quant à elle, le produit de la volonté réfléchie, c’est-à-dire qu’elle est issue de la pensée humaine. »

Une société, c’est donc d’abord une communauté qui a pris conscience d’elle-même et qui a décidé de s’organiser.

Cette prise de conscience peut survenir de plusieurs manières :

  • La communauté entre en contact, (pacifiquement ou non) avec une force extérieure et réalise par là même qu’elle existe.
  • Un ou plusieurs leaders parviennent à faire prendre conscience de l’unité de la communauté et/ou à proposer un projet collectif.
  • De nouveaux outils, de nouvelles techniques ou de nouveaux moyens de communication font prendre conscience de l’existence de communautés jusqu’à lors dispersées.

Le Mahatmah Cette prise de conscience est sans doute en train de se réaliser sur Internet. Le développement de nouvelles fonctionnalités web permettant de rassembler et d’organiser des communautés diffuses (réseaux sociaux, P2P…). La découverte de la puissance de la culture numérique et de sa capacité à influer le cours des évènements (Wikileaks, Anonymous) et le sentiment d’agression perçu par les communautés numériques (répression numérique en Tunisie, Egypte, Iran, chine, lois Hadopi…) sont peut-être en train de transformer les communautés en ligne en sociétés en ligne.

Comment les espaces de coworking peuvent permettre de fédérer, de renforcer et d’organiser les communautés existantes ? Comment peuvent-il transformer les communautés en micro-sociétés ? Internet a vu naitre un nombre impressionnant de communautés qui n’avaient pas de lieux physiques pour se rassembler et s’organiser. Les espaces de coworking peuvent remédier à cela ; ils permettent aux micro-sociétés en puissance de se réunir, d’y organiser des évènements ou encore de s’y former pour être plus efficace dans leurs actions collectives.

La mort des communautés

Lorsqu’une communauté perd le patrimoine commun qui fait son unité, elle perd du même coup sa raison d’être.

Une communauté n’a plus lieu d’être si elle n’a plus rien à partager.

Je vois 3 causes de mortalité principales pour une communauté :

  • le patrimoine commun disparait : Suite à un changement technologique, culturel, politique ou idéologique, l’élément commun qui faisait l’unité de la communauté disparait. Ce patrimoine peut également disparaitre en cas de dispersion géographique d’une communauté ou en cas de disparition d’une ressource partagée. L’exode rural donne un bon exemple de la destruction de communautés. En quelques années, les communautés rurales unies autour d’un lieu (village), d’une ressource commune (la terre) d’un métier (agriculture), d’une mémoire commune voire d’une langue ou d’un patois local ont été délocalisées, dispersées et finalement assimilées. Elles ont laissé la place à de nouvelles communautés plus urbaines, plus industrielles…
  • le patrimoine commun est confisqué : Il peut arriver, lorsque la communauté a commencé à s’organiser, que le patrimoine commun soit confisqué par une ou plusieurs personnes éminentes qui auraient été tentées de confondre « gestion » du patrimoine commun avec « appropriation » du patrimoine… l’histoire fourmille d’illustrations : idées religieuses et valeurs morales confisquées par un clergé, hommes d’Etat véreux ayant tendance à confondre les caisses de l’Etat avec les leurs, historiens malhonnêtes réécrivant l’histoire… Or si le patrimoine autrefois partagé par tous est confisqué par quelques-uns, le bien commun devient bien privé et la communauté disparait.
  • la communauté n’a plus de raison d’être : Cette dernière cause de mortalité représente en quelque sorte la belle mort des communautés, celle qui survient lorsque la communauté a atteint une taille critique ou une maturité suffisante. La communauté perd alors son pouvoir fédérateur et sa vitalité, elle n’est plus un vecteur identitaire assez fort pour l’individu. Elle se scinde alors en plusieurs sous-communautés plus vivaces qui, partant d’une base commune, y ajoutent des éléments propres et créent une nouvelle dynamique.

En revanche, une société peut survivre à la communauté dont elle était issue. De la même manière qu’un récif de corail continue de garder sa structure longtemps après que ses micro-organismes soient morts, les structures sociales peuvent perdurer un temps mais elle perdent alors leur vitalité, deviennent rigides, cassantes et finissent par s’effriter progressivement…

Tableau récapitulatif :

communautés et sociétés

L’échange, le don et le lien social

Le XXème siècle aura été incontestablement celui de l’échange marchand. Jamais l’humanité n’avait autant commercé, exporté, importé. Jamais les transactions n’avaient été aussi simples et rapides. Le volume du commerce mondial a triplé depuis la chute du mur de Berlin et a connu une croissance presque exponentielle jusqu’à la crise économique de 2008.

Bizarrement, alors que les hommes entraient toujours plus en interaction et devenaient toujours plus dépendants les uns des autres, ce XXème siècle aura connu un immense délitement des structures sociales traditionnelles sans création d’autres structures alternatives efficaces. Religions, nations, classes sociales, familles… Toutes ces institutions ont été bousculées et affaiblies. Même les grandes entreprises, qui étaient pourtant les principales structures de cette économie sont remises en cause à leur tour…

Ce paradoxe bizarre entre l’accroissement des relations humaines et la diminution du lien social pourrait-il trouver une explication dans la nature trompeuse de l’échange marchand ?

Quand l’échange marchand abolit la relation

Lorsque l’on achète du pain à son boulanger, nous n’éprouvons pas nécessairement de la reconnaissance ; après tout, nous l’avons rémunéré pour son service, nous avons payé, grâce à l’argent issu de notre propre travail, l’équivalent de ce que nous lui devions. Nous avons soldé nos dettes, nous sommes quittes.

L’échange suppose donc le retour au même, à une situation initiale : L’équivalent de ce que l’on a donné étant reçu en retour, il n’y a plus de rapport de dette envers l’autre. L’échange permet d’être quitte. Il est en quelque sorte une relation qui abolit la relation : il efface le lien à l’autre, renvoyant chacun dans son indépendance.

Frédéric Laupiès, Leçon philosophique sur l’échange

Une économie basée sur l’échange marchand fabriquerait alors des individus toujours plus dépendants les uns des autres mais paradoxalement plus isolés, chacun ayant l’impression de ne rien devoir à personne.

Comment le don peut créer du lien social

Contrairement à l’échange, le don ne cherche pas l’équivalence, il surgit de la seule volonté d’un individu. Il est proposé au receveur comme un pacte d’alliance (« ce qui m’appartient t’appartient maintenant »). Il peut générer une dette morale incitant le receveur à donner à son tour. Mais, même en cas de contre-don, la relation ne sera pas abolie, car n’étant pas quantifié, l’objet du don ou du contre-don ne pourra jamais être totalement soldé. Il laisse donc une trace irréversible.

L’anthropologue Marcel Mauss a étudié les systèmes d’échange basés sur le système don et contre-don dans plusieurs sociétés primitives. Ce système appelé Potlatch, fonctionne de la manière suivante :

  • Le donneur donne quelque chose d’une certaine valeur (objet, aliments, aide…)
  • Le receveur se doit d’accepter. S’il n’accepte pas, cela signifie qu’il refuse le rapport social.
  • Le receveur doit rendre un élément d’une autre valeur, de préférence supérieure, et pas immédiatement. S’il rend immédiatement, c’est qu’il refuse le rapport social.

Clash Echange don

Ce qui fonde la relation dans l’économie du Potlach, ce n’est pas un contrat mais la reconnaissance du don, qui est aussi la reconnaissance de sa propre dépendance.

Or c’est précisément l’acceptation de sa dépendance qui crée le lien social. Cette conscience de notre propre dépendance nous relie non seulement les uns aux autres mais entraine un besoin de donner en retour, de donner à d’autres pour tenter de s’acquitter globalement de ses dettes envers l’humanité.

Selon Marcel Mauss, le don en tant qu’acte social suppose que le bonheur personnel passe par le bonheur des autres, il sous entend les règles d’éthique : donner, recevoir et rendre.

L’économie du partage et le lien social

Les points communs entre l’économie du partage et le système de Potlach sont évidents. Sur Internet, on mesure quotidiennement notre dépendance aux autres. Untel a rédigé gratuitement, anonymement un article de Wikipédia qui m’a permis d’approfondir mon billet, untel a créé un plug-in bien utile pour mon site, la musique que j’écoute, les vidéos que je regarde ont été mises à ma disposition par des inconnus et les forums sont peuplés d’internautes généreux qui répondent rapidement à toutes vos questions

En agissant ainsi, ces donateurs numériques envoient une gigantesque proposition d’alliance à l’ensemble de la société. Chacun de nous peut l’accepter (ce qui signifiera l’acceptation du rapport social) et offrir par la suite un nouveau contre-don.

Autre point commun; l’économie du partage, comme l’économie « don et contre-don » repose sur la confiance entre les individus, sur leur propension à collaborer, sur l’honneur et la fierté de chacun ainsi que sur une connaissance d’un certain nombre de règles tacites. Cette nouvelle économie du partage (au demeurant bien plus dynamique que son alter égo reposant sur l’échange marchand) me parait en mesure de créer un nouveau lien social, de jeter les bases de nouvelles structures sociales et, j’irais même jusqu’à dire qu’elle pourrait engendrer de nouvelles civilisations.

Hippies et Geeks, Même Combat ?

« In loyalty to their kind they cannot tolerate our minds ~ In loyalty to our kind we cannot tolerate their obstruction »

Jefferson Airplane Crown of Creation

Ce cri de guerre est plus que jamais d’actualité et pourrait figurer sur le fronton de Mutinerie, mais ne nous méprenons pas : un espace de coworking n’est pas une communauté hippie. La confusion est commune chez les profanes. Liberté, partage, communauté… ça nous rappelle quelque chose tout ça… et on voit comment ça a fini… Voici donc une petite mise au point.

Le rapport au progrès

Le mouvement hippie est largement dominé par une défiance vis-à vis-de la modernité et des avancées technologiques. Les nouvelles technologies sont surtout appréhendées comme une menace à notre bien-être.

Après les ravages de la seconde guerre mondiale, en pleine guerre du Vietnam, il est forcément difficile de louer un progrès technique qui sert surtout à tuer plus de gens plus facilement.

L’idéologie hippie dominante prône un retour à la nature, elle est emprunte d’une certaine nostalgie romantique. Comme chez Rousseau l’état sauvage est associé à une innocence heureuse. Le progrès en revanche, est dangereux. Nous sommes loin du geek overplugué insatiable de nouvelles découvertes technologiques. Le geek croit au progrès ; il y croit car il en bénéficie directement. Alors que la technologie était vue comme une arme à disposition des puissants, elle peut apparaitre aujourd’hui comme un instrument d’émancipation. Les révolutions arabes (dont nous ne connaissons pas encore les conséquences) ont pu avoir lieu en partie grâce à des objets technologiques très récents. De jeunes informaticiens y sont devenus des héros.

L’organisation de la communauté

Communauté ; un mot fortement associé à la culture hippie qui revient en force aujourd’hui. D’où quelques malentendus… Les communautés hippies se veulent être des sociétés idéales. Malheureusement, les expériences communautaires hippies ont souvent échouées sur le long terme car elles ne permettaient pas le renouvellement nécessaire du contrat social – et avec lui, c’est fatal, des membres constituant la communauté. Les communautés se sont souvent fossilisées autour d’idéaux trop éloignés de la réalité du terrain. Elle ont souffert d’une trop forte consanguinité.

Les désirs des humains évoluant sans cesse, la communauté doit être capable de s’adapter en permanence. Ex Fan des sixties, petite baby doll, sèche tes larmes. Exit la communauté idéale – bonjour la communauté optimale. Nous pouvons définir très simplement la communauté optimale comme celle qui articule au mieux liberté individuelle et intérêt commun.

La communauté optimale n’existe en fait qu’à un instant donné. Elle est constituée par des individus qui à un moment bien précis décident d’unir leurs efforts pour aller ensemble dans une direction commune selon un plan établi.

La communauté geek existe de fait. Alors que la communauté hippie se définit autour d’une sorte de profession de foi idéologique, la communauté geek prend d’abord son sens dans l’action.

La révolution digitale a considérablement fluidifié les rapports humains. Elle permet de trouver plus facilement les gens susceptibles de former une communauté réussie puisque n’importe qui peut potentiellement interagir avec le monde entier. D’où ce paradoxe d’une société individualiste où l’on ne cesse de parler de nouvelles communautés.

Ces nouvelles communautés sont incroyablement dynamiques. Leur niveau d’intelligence collective (crowdsourcing, cloud, open source) est infiniment supérieur aux anciennes. Les Anonymous ne vivent pas tous ensemble dans une ferme et ne se connaissent pas entre eux mais ils forment néanmoins une communauté efficace, unie ponctuellement autour d’objectifs concrets, rassemblée sous le même étendard.

Le mode opératoire

Les communautés hippies se sont constituées comme un rejet de la société de l’époque. Elles se définissent d’abord par opposition. Les hippies s’inscrivent en marge de la société dominante. À l’inverse, le geek va généralement chercher à agir au sein même du système.

Le hippie rejette le système, le geek hack le système.

Le mouvement hippie est fortement influencé par des artistes (musiciens, écrivains, peintres, poètes). Ils poussent un cri d’indignation face à un nouveau monde mercantile déshumanisé. Plus qu’une réelle alternative sociale, le mouvement hippie est surtout une salutaire prise de distance, un coup de pied dans la fourmilière.

Le cyber activiste (hacktiviste) cherche lui à construire un nouvel habitat viable. Il est plus concrètement tourné vers l’action. Il y a souvent chez les hippies un rejet de toute forme d’organisation. Or, une communauté doit être organisée pour être efficace. Les geeks à l’inverse sont obsédés par les nouveaux modes d’organisation.

Le geek n’est pas dans une logique de repli mais plutôt dans une dynamique d’infiltration.

Le mouvement hippie fait partie de notre patrimoine et les leçons ont été tirées. Cet élan a eu un impact global et définitif sur les mentalités. Certaines portes ont été ouvertes. D’autres seront bientôt crochetées.

 

L’obsolescence programmée : la face cachée de la société de consommation

  • Pourquoi n’ai-je jamais réussi à faire réparer une imprimante en panne ?
  • Pourquoi la bicyclette de mes grands-parents a-t-elle enterrée trois générations de vélos plus récents ?
  • Pourquoi n’ai-je jamais pu remplacer le chargeur cassé de mon ancien téléphone portable pourtant en parfait état de marche ?
  • Pourquoi mon garagiste m’offre-t-il 2000€ pour reprendre ma vieille voiture en échange d’une neuve ?

Si vous ignorez la réponse à ces questions, c’est que vous ne connaissez pas l’obsolescence programmée et que vous n’avez pas encore vu l’excellent documentaire de Cosima Dannoritzer qu’ARTE vient de mettre en ligne.

Pratiquer l’obsolescence programmée signifie tout simplement raccourcir délibérément la durée de vie d’un produit afin d’inciter le consommateur à renouveler son acte d’achat. Il s’agit d’une stratégie couramment utilisée dans certains secteurs. Elle peut être pratiquée à tous les niveaux de l’entreprise ; de la conception au marketing en passant par les services après-vente, les services juridiques ou informatiques.

Le mot d’ordre est simple : Un produit usé est un produit vendu

Le terme d’obsolescence programmée est inventé pendant la Grande dépression des années 1930 par Bernard London, un riche philanthrope américain dans un pamphlet intitulé « Ending the depression throuh planned obsolecence ». Ce texte est particulièrement riche d’enseignements dans la période de crise que traversent les économies occidentales. L’analyse de London est la suivante :

« Les économistes classiques avaient développés leurs théories sur la base d’une nature avare et sur l’hypothèse que l’espèce humaine serait constamment confrontée au manque. (…)

Mais aujourd’hui, la technologie moderne et ses applications dans l’économie ont permis d’augmenter la productivité à un niveau tel que l’enjeu économique principal n’est plus de stimuler la production mais d’organiser le comportement des consommateurs.

La principale et l’amère ironie de la crise actuelle réside dans le fait que des millions de gens sont privés des standards de vie essentiels alors que les usines, les entrepôts et les magasins débordent de marchandises en surplus à des prix si bas qu’ils freinent la production de biens nouveaux. »

La réponse de London sera simple : limiter légalement la durée de vie des produits en créant un organisme d’Etat qui rachètera les produits « périmés » afin de stimuler la demande d’une manière plus soutenue et plus régulière et de mettre ainsi fin à la crise.

Sa proposition ne sera finalement pas retenue mais son analyse sera assimilée rapidement à tous les niveaux de la société. Stimuler la consommation grâce à l’obsolescence programmée est devenu une préoccupation majeure pour de nombreuses entreprises. Les gouvernements encouragent parfois cette logique comme le montre « la prime à la casse » instaurée dans plusieurs économies occidentales pour lutter contre la baisse de la consommation de voiture fin 2008…

L’obsolescence fonctionnelle

London et la Grande Dépression font comprendre aux acteurs économiques que le monde occidental commence à basculer d’une société de la rareté dans laquelle il faut stimuler la production à une société d’abondance nécessitant une demande très soutenue.

L’obsolescence programmée devient alors un moyen de stimuler artificiellement cette demande. Progressivement, les producteurs mettent en place différentes stratégies d’obsolescence programmée :

Certains produits peuvent être conçus pour avoir une durée de vie limitée et devenir inutilisables après un certain nombre d’utilisations. Le premier cas référencé est celui des ampoules à filament. En 1925, leur durée de vie moyenne d‘une ampoule étaient de 2500 heures mais le cartel de Phoebus (réunissant les principaux producteurs de lampes à incandescence) est parvenu à limiter à 1000 heures la durée de vie de leurs produits afin d’augmenter leurs ventes.

Un autre exemple classique évoqué dans le reportage d’ARTE concerne les imprimantes. Certaines intègrent une puce capable d’enregistrer le nombre de copies produites et de désactiver l’appareil au bout d’un certain nombre d’impressions. Ce type de stratégie s’appelle obsolescence par défaut fonctionnel. C’est historiquement la première forme d’obsolescence programmée mise en place.

Plus astucieux, il est possible d’utiliser des produits associés (téléphones portables/ chargeurs, imprimantes/cartouches d’encres, casques ou écouteurs audio et prises jack …) pour pratiquer l’obsolescence indirecte. Il suffit en effet qu’un chargeur de téléphone tombe en panne pour rendre le téléphone lui-même inutilisable. Lorsque vous irez voir les services après-vente pour remplacer votre chargeur, ceux-ci vous répondront invariablement que pour le même prix ou presque, vous pourriez racheter un téléphone tout neuf…

Mais pourquoi n’existe-il pas un chargeur universel qui fonctionnerait pour tous les téléphones portables ? Tout simplement parce qu’une trop grande compatibilité entre les produits associés permettrait de prolonger leur durée de vie.

On retrouve des stratégies similaires dans l’informatique (Windows 7 par exemple est incompatible avec de nombreux logiciels plus « anciens »). On appelle cela l’obsolescence par incompatibilité.

incompatible

Enfin, certains produits, généralement pour des raisons sanitaires ont une durée de conservation au delà de laquelle ils deviennent obsolètes par péremption. Cela concerne la plupart des produits alimentaires, pharmaceutiques et cosmétiques. Il est possible de raccourcir artificiellement la durée de stockage de ces produits en indiquant comme périmés des produits encore tout à fait consommables. C’est le cas des étiquettes indiquant « à consommer de préférence avant le … ». Consommer le produit après cette date ne signifie pas qu’il est dangereux mais qu’il a simplement dépassé sa date limite d’utilisation optimale à ne pas confondre avec la date limite de consommation.

l’obsolescence marketing

Ces stratégies, aussi ingénieuses soit-elles, sont bien loin d’être parfaites. Elles nuisent à l’image de la marque et génèrent inévitablement de la frustration chez le consommateur. Car c’est bien le consommateur qui fait les frais de l’obsolescence programmée. C’est lui qui doit passer des heures à racheter des produits défectueux, à lutter avec des services après-ventes désireux de lui refourguer de nouveaux produits encore plus périssables. C’est encore lui qui se retrouve perdant financièrement. Et il finit par en prendre conscience …

Si la frustration devient trop grande, les producteurs risquent alors de perdre l’un de leur actif le plus précieux ; la fidélité du client.

C’est pourquoi ces stratégies ne peuvent fonctionner que dans un contexte de faible concurrence dans lequel les consommateurs n’ont pas d’autres choix que de choisir entre Charybde et Scylla ! Elles supposent également un manque d’information des clients sur les produits qu’ils achètent.

L’idéal pour les marques serait que les consommateurs désirent eux-mêmes se débarrasser de leurs produits le plus rapidement possible. Qu’ils rejettent ce qu’ils avaient acheté auparavant se précipitent sur les produits nouveaux. Ainsi, non seulement ils n’en voudraient plus aux marques pratiquant l’obsolescence programmée mais leur seraient reconnaissant de proposer de nouveaux produits…

En 1954, le designer Brooks Stevens, souvent considéré comme le père de l’obsolescence esthétique annonçait :

«Il faut instiller chez le consommateur, l’envie de posséder chose d’un peu plus neuf et d’un peu mieux, un peu plus tôt que nécessaire. »

Pour cela, Stevens a commencé à concevoir des produits destinés à être rapidement démodés. Cela demande une maitrise parfaite des outils de marketing et de communication car le consommateur doit pouvoir être attiré dans un premier temps par le produit et doit s’en lasser par la suite. Il faut être un virtuose de l’ambigüité ; savoir faire des produits beaux sans être attachants, attirants mais incapables de vieillir dignement. Il faut à la fois pouvoir vanter les mérites du nouveau modèle proposé sur le marché et pouvoir le renier quelques années plus tard… (C’est le syndrome de la lessive qui lave plus blanc que blanc).

L’obsolescence esthétique prônée par Stevens est d’un genre inédit ; elle sort du registre uniquement matériel pour rentrer dans le champ culturel. Il s’agit de faire changer les mentalités et les relations qu’entretiennent les hommes avec leur environnement matériel. Il s’agit, comme l’écrira l’économiste Victor Lebow en 1955 de « Transformer l’acte d’achat et l’usage des biens en rituels. » Il faut que nous cherchions « notre satisfaction spirituelle et la satisfaction de notre égo dans la consommation ».

Le programme de Victor Lebow n’est rien de moins qu’une révolution culturelle et même une révolution spirituelle qui amènera à l’émergence d’une nouvelle société ; la société de consommation.

Cet extrait du documentaire « the story of stuff » propose une description intéressante de la mise en place et du fonctionnement de la société de consommation : The story of stuff (partie 5)

Quand la consommation devient un Rituel

Il y a ceux qui peuvent entretenir un flux de consommation soutenu en achetant les dernières nouveautés, en étant capables d’anticiper ou de suivre les tendances et il y a les autres…

Il y a d’un coté ceux qui peuvent surfer sur la crête des vagues, et de l’autre, ceux qui se font balloter par la houle et les courants entretenus par le système consumériste…

Dans un univers en accélération permanente, le timing devient crucial. Serez-vous un « early adopter » ou un « follower » ?

Ce n’est pas la qualité intrinsèque du produit acquis qui vous détermine – ce produit sera de toute façon devenu vieux, démodé et sous-performant d’ici peu – c’est le moment et la façon de le consommer qui envoie le message le plus fort et qui vous différencie le plus :

« J’ai acheté un Ipad avant qu’il sorte en France»

« Je vais en vacances en Slovénie parce que cette destination sera bientôt la nouvelle tendance (comme l’a été la Croatie il y a 5 ans) »

« Je suis prêt a payer ce pull Abercrombie 3 fois plus cher qu’un produit de qualité équivalente pour pouvoir envoyer à mon entourage un message particulier. »

L’acte d’achat devient un prétexte pour faire passer un message. On n’achète pas seulement des produits, on achète des vecteurs d’identité. Mais lorsque nous aurons tous un Ipad, que nous irons tous en Slovénie et que nous porterons tous un pull Abercrombie, il faudra consommer d’autres produits pour nous différencier…

Dans une économie où les choses deviennent rapidement obsolètes, la signification de l’acte d’achat n’est pas du tout la même à l’instant t qu’à l’instant t+1.

La différenciation ne se fait plus par les objets portant en eux un message stable, elle se réalise désormais par un acte d’achat réalisé à un instant donné, un acte rituel qui doit être constamment renouvelé.

Ce système boulimique, toujours avide de marchandises fraîches, parait intenable sur le long terme aussi bien sur le plan écologique que social et économique. Pourtant nous continuons à nous y plier de peur que notre monde ne s’écroule. Nous sommes à ce titre dans une situation assez comparable aux Aztèques qui offraient tous les jours leur lot de vies humaines aux divinités croyant que s’ils mettaient un terme à leurs sinistres offrandes, le Dieu Soleil cesserait d’éclairer l’univers…

Sacrifice

Suite de l’article : les NTIC contre l’obsolescence programmée

Starcraft ; Inspirations pour un Nouveau Contrat Social

Je ne devrais pas mais je sens que je vais avoir besoin de justifier l’angle d’attaque de cet article. Car je vous vois venir avec vos remarques types « c’est qui ce mec qui espère me refiler de la philosophie à partir d’un jeu de stratégie pratiqué par des no-life coréens ? ». Vous auriez raison du reste, car c’est exactement ce que je vais faire !

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