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Les biais cognitifs : quand notre cerveau nous fait faire les mauvais choix

Le cerveau humain est une machine incroyable de puissance et d’efficacité. Il passe son temps à ordonner, noter des similarités ou des différences entre les millions d’informations qu’il reçoit chaque jour. Il parvient à faire des analogies, des corrélations entre des choses en apparence déconnectées. Il catalogue, filtre et trie les données pour nous permettre de percevoir, de penser et de choisir vite et bien.

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Plutôt que de décoder chaque bribe d’information individuellement, notre cerveau les traite par paquets auxquels il attribue des propriétés connues et les ordonne d’une façon qui lui paraît harmonieuse et pleine de sens. Cela fonctionne un peu de la même manière que le machine learning. Ici, on voit que le cerveau ne lit pas lettre par lettre mais mot par mot (voire par groupes de mots). Le cerveau pour penser, doit nécessairement généraliser, cataloguer, essentialiser.

Le problème vient lorsque ces paquets, ces séquences d’information, ces motifs que nous croyons connaître, se révèlent inappropriés, faux ou différents de ce que le cerveau s’imagine. Ce genre de distorsion du traitement de l’information s’appelle un biais cognitif.

Crétin de cerveau

Le besoin de cohérence du cerveau humain est si fort que bien souvent, lorsqu’une séquence cognitive harmonieuse s’est installée, il devient très difficile de considérer ou même de voir toute information supplémentaire qui n’obéit pas à ces règles.

On construit son jugement en survalorisant les informations qui confirment ce que l’on pensait déjà. C’est le biais de confirmation.

Le célèbre film 12 hommes en colère, réalisé par Syndey Lumet, permet de mieux comprendre comment opèrent les principaux biais cognitifs. Les 12 jurés doivent se prononcer sur un meurtre, et l’accusé réunit contre lui un ensemble de charges aussi concordantes qu’accablantes. Tous sont convaincus de la culpabilité du jeune homme accusé et sont prêts à se prononcer pour la peine capitale. Certains jurés semblent avoir quelques doutes mais voyant le groupe apparemment si unanime, préfèrent se conformer à l’avis majoritaire. C’est le biais de conformisme. Un seul membre émet des doutes, rompant l’unanimité du groupe et progressivement permet de renverser la situation vers l’acquittement.

12 hommes en colère

Certains membres du jury, devant la photo et l’origine de l’accusé (il vient d’un quartier pauvre et dangereux de New York) sont victimes d’une première impression négative qui oriente leur perception des faits présentés. Ils sont victime d’un effet de halo.

Un autre membre du jury, se considère avoir pris la tête du groupe en faveur de la culpabilité de l’accusé et s’obstine mais lorsque les preuves apparaissent de plus en plus fragiles et que lui-même se trouve de plus en plus isolé. Ayant déjà tant investi socialement et moralement dans cette opinion, il refuse d’abandonner sa position. Il est victime de l’effet des coûts irrécupérables, un grand classique qui pousse les investisseurs à renflouer des projets en cours alors même que l’issue devient de plus en plus incertaine …

La liste des biais cognitifs est longue et passionnante, vous y découvrirez forcément des situations vécues … Mais comment réussir à s’en soustraire pour enfin prendre de bonnes décisions ?

Arrêtez de vous faire biaiser !

Nos congénères ne cessent d’utiliser ces biais contre nous mais aussi contre eux-mêmes. L’art de la rhétorique et de la négociation fonctionnent largement sur nos biais : un discours plein de pathos pour cacher la faiblesse du fond d’un argumentaire, une flatterie pour booster votre égo tandis que vous serez prié de suivre les injonctions du troupeau, une convocation d’expeeerts et de noms illustres pour vous prouver que l’orateur est de camp du Vrai, du Bien, du Beau… Sachez-le, la société entière vous biaise, de l’homme politique à l’écrivain, du vendeur de souk à l’assureur, de vos collègues jusqu’à votre douce moitié !

Mauvaise nouvelle : on ne peut pas complètement échapper à ces biais cognitifs, car ils existent souvent en amont du jugement ; ils sont présents dès le traitement initial de l’information.

Leur puissance est telle qu’en être conscient ne suffit pas à les limiter. Même lorsque nous connaissons la théorie des biais cognitifs, nous y restons exposés presque autant que si nous les ignorions !

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Le seul moyen de limiter ces erreurs de jugement est d’essayer de s’extraire de sa propre position subjective en ajoutant des facteurs externes à la décision … faire appel à d’autres avis que le sien ou se fixer sur des critères de décisions stricts, définis à l’avance.

Rechercher la contradiction

Rien n’est pire qu’une cour de flagorneurs ou de disciples subjugués pour prendre les bonnes décisions. Entourez-vous d’esprits critiques et de réfractaires qui n’hésiteront pas à vous dire ce qu’ils pensent des décisions que vous envisagez de prendre. Même si ce n’est ni naturel, ni agréable, accordez plus d’importance aux critiques de vos amis qu’à leurs compliments.

Exprimer des désaccords

Comme Jean Rostand, j’en arrive à me demander si deux erreurs qui se combattent ne sont pas plus fécondes qu’une vérité qui régnât sans conteste. Quand il s’agit de prendre une décision en équipe, l’unanimité n’est pas forcément bon signe, l’aveuglement collectif, la complaisance, la volonté de maintenir une cohésion ou la simple lâcheté nous poussent à chercher la concorde. Vous pourrez par exemple nommer deux équipes, l’une chargée de défendre la décision et l’autre devant la démonter. Cela vous placera en juge capable de statuer avec un œil extérieur entre le procureur et l’avocat.

Discuter des incertitudes

Essayez de penser contre vous-même, faites des scénarios du pire ou du meilleur. Changez un paramètre du sujet à traiter, poussez la logique à fond et voyez comment les choses s’agencent. Si le projet paraît toujours valable en dépit des scénarios les plus extrêmes, la décision aura bien plus de chance d’être la bonne.

Fixer des critères explicites

Enfin, faites appel aux chiffres, à des critères d’évaluations les plus objectifs, les plus résiliants possibles pour donner à vos décisions un appui plus solide. Des outils de mesure mis en place avant de prendre la décision seront un soutien précieux pour agir sans tomber dans les travers cognitifs de notre crétin de cerveau !

De l’intérêt des illusions

Moins de 10% des startups réussissent et pourtant, 100% d’entre eux estiment faire partie des 10% d’élus. Problème de statistique fondamental ou sacré biais cognitif ?

Les histoires d’amour finissent mal en général, et pourtant, nous nous jetons dans ces folles aventures l’âme brûlante et remplie d’Absolu ; amours éternelles, passions infinies, promesses et don de soi … Touchante naïveté !

La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb n’est-t-elle pas autre chose qu’un cas extrême et très chanceux de biais de confirmation doublé d’un gigantesque biais d’optimisme ?

Mais finalement, si les biais cognitifs étaient aussi un moteur nécessaire pour se lever tous les matins et tenter des choses ? Si la raison pure et froide n’était pas un ennemi de l’évolution humaine ? Si ces biais n’étaient pas des traits psychologiques validés par les lois infaillibles de la sélection naturelle ? Si Tolstoï n’avait pas vu juste lorsque qu’il écrivit que si la vie humaine était gouvernée par la raison, toute possibilité de vie serait anéantie ?

Peut-être qu’on ne va jamais aussi loin que lorsque l’on ne sait pas on l’où va et qu’en définitive, ce sont parfois les fous qui ont raison…