Un Anneau pour les gouverner tous, un Anneau pour les trouver

Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier

Et si le sinistre programme inscrit sur l’Anneau Unique de Tolkien ressemblait à celui de nombreuses plateformes en ligne, moteurs de recherche et autres réseaux sociaux…

le seigneur des anneaux

Tout avait si bien commencé

Sauron, le seigneur maléfique de la saga de Tolkien, commence par offrir aux races humaines, naines et elfiques une série d’anneaux aux pouvoirs immenses. Mais ce geste en apparence généreux est un piège, car Sauron forge en secret l’Anneau Unique, celui qui corrompra tout le monde et les enchaînera à son autel !

Lorsque nous avons reçu en cadeau ces outils formidables que sont les moteurs de recherches et les réseaux sociaux, rappelons-nous quelles joies et quels espoirs ils ont suscité ! Souvenons-nous du pouvoir immense qu’ils ont libéré. Rappelons-nous 2011, Wikileaks, les Printemps Arabes et toutes les espérances qui jaillissaient alors d’articles en articles ; enfin le citoyen pouvait s’informer et percer l’opacité des gouvernements, enfin les individus pouvaient s’organiser eux-mêmes, se rassembler sans l’aide d’instance supérieure aux intentions obscures et engendrer un monde plus juste et respectueux ! En 2015, l’ambiance a bien changé…

Hossein Derakhshan est un blogueur iranien qui, après avoir passé 6 ans en prison, a redécouvert Internet et a estimé qu’il devenait progressivement un outil passif (comme la télévision) au lieu de l’outil actif qu’il avait connu :

« Quand je me connecte sur Facebook, ma petite télévision personnelle se met en marche. Je n’ai qu’à scroller avec ma souris pour voir défiler les nouvelles photos de profil de mes amis, des petits morceaux d’opinions personnelles sur les affaires courantes, des liens vers des articles avec de courts en-tête, des pubs, et, bien sûr, des vidéos qui se mettent en route automatiquement. Parfois je partage, je lis les commentaires des gens, j’en laisse, j’ouvre un article. Mais je reste à l’intérieur de Facebook, qui continue à diffuser des contenus que je pourrais apprécier […] nourris par un flot intarissable d’informations choisies pour eux par des algorithmes complexes et mystérieux. »

Facebook TV

Un Algo pour les gouverner tous, un Algo pour les trouver. Un Algo pour les amener tous et dans les ténèbres les lier.

Déjà, les algorithmes nous gouvernent tout en nous servant comme les anneaux de Tolkien. Ils nous aident mais nous altèrent, ils travaillent pour nous mais servent d’autres intentions, ils anticipent nos volontés au risque de les enfermer. En définitive, qui est le maitre, qui est le serviteur ?

Déjà ils nous ont trouvé, puisque 1,2 milliard de personnes sont actives sur Facebook et qu’un milliard utilise Google presque tous les jours…

Quelle sera la prochaine étape ?

La corruption des outils

L’effet corrupteur du pouvoir est l’un des thèmes principaux de Tolkien. Le « don » de Sauron est comme la tentation du mal qui promet de grands pouvoirs sans contrepartie apparente, mais le prix à payer se révèle progressivement et il s’avère qu’il est systématiquement trop lourd… D’abord, « c’est gratuit et ça le restera toujours », sauf que l’usage gratuit de Facebook est de moins en moins efficace et le vrai prix commence à apparaître.

Pour les marques qui l’utilisent comme média, Facebook, qui avait commencé comme un « Free to Play », ressemble de plus en plus à un gigantesque « Pay to Win » à mesure que leur dépendance à l’outil augmente.

Une étude EdgeRank Checker auprès de 3 000 pages Facebook a montré que « le Reach organique a diminué de 25 %, le Reach viral de 45 % et l’engagement par fan de 17 %. »

Pay to win

Le bien commun et même le simple bon sens plaident pourtant pour que les sociétés démocratiques s’organisent comme un Free to Play. C’est le sens même du statut de citoyen qui bénéficie des même droits que ses congénères et obéit aux mêmes règles afin que tout le monde déploie le meilleur de lui-même…

Des fonctions régaliennes numériques ?

Google est une gigantesque bibliothèque publique, un service de cartographie plus efficace que l’IGN, Twitter, une sorte d’AFP etc. Bref, ces outils remplacent en pratique de nombreuses fonctions auparavant assurées par le service public.

Selon Adam Smith, l’une des fonctions régaliennes est de « fournir des infrastructures et des institutions publiques, qui sont bénéfiques à la société, mais qu’un entrepreneur privé ne peut pas financer lui-même profitablement ». C’est je crois de plus en plus le cas pour de nombreuses plateformes numériques.

Le business model publicitaire n’est qu’une façon au fond assez médiocre de se rémunérer, mais il est le seul qu’ils ont trouvé parce que la publicité se place toujours là où il y a du passage, de la fréquentation et de l’attention. Je dis médiocre, parce que cette façon de se rémunérer altère et peut à terme détruire la qualité de leurs services et les services le savent très bien. Il y a des antagonismes forts entre leur business model et l’expérience utilisateur. En faisant ressortir en premier ceux qui ont payé un service publicitaire en non plus seulement ceux qui étaient le mieux recommandé par les internautes, il n’est pas sûr que la qualité des informations soit toujours jugée satisfaisante. Cela risque de lasser l’utilisateur de diminuer la fréquentation et à terme le revenu publicitaire…

Les géants numériques avaient-ils vraiment le choix ? Auraient-ils pu développer leurs formidables outils sans espoir de trouver un modèle économique cohérent ? Probablement pas et c’est pourquoi il est inutile de les blâmer et de les accuser de machiavélisme. En dehors de modèles économiques consistant à valoriser les données qu’elles collectent auprès de clients, ces plateformes n’ont jusqu’à présent trouvé aucun moyen d’être profitable, simplement parce que, pour beaucoup d’entre elles, il n’y en avait pas.

Ajoutons à cela que ces plateformes numériques et ces réseaux sociaux sont par nature à tendance monopolistique. Les autoroutes de l’information comme les places de marché sont d’autant plus efficaces et ont d’autant plus de valeur qu’ils concentrent le maximum d’acteurs dans un seul endroit. C’est pourquoi les « régulations naturelles » du capitalisme classique par la concurrence et la diversité de l’offre ne peuvent pas fonctionner.

Que fait-on de ces objets économiques non identifiés qui ne sont pas vraiment solubles dans l’économie de marché ? Une réponse possible est de les intégrer dans le bien commun comme c’est je crois leur vocation naturelle.

Le bien commun numérique

Devant ces questions, il y a urgence à mener des réflexions nouvelles sur le rôle des citoyens et des pouvoirs publics dans l’économie numérique.

Tous ces pans de l’économie numérique sont ils vraiment solubles dans les règles de l’économie de marché libérale ? Relèvent-elles des fonctions publiques ? Peut-on trouver une forme intermédiaire publique-privée ? Peut-on vraiment traiter les routes de l’information de la même manière que les pouvoirs publics ont traité les routes tout court ?

Sur fond d’accumulation d’affaires d’espionnage de masse, de surveillance de plus en plus généralisée et d’un scepticisme croissant quant à la capacité des outils numériques à améliorer l’état des choses, ces questions deviennent plus que jamais cruciales et appellent à trouver des solutions ou des alternatives à tous les niveaux : individuels et collectifs, économiques et sociaux…

La souveraineté numérique et la capacité des peuples à demander des comptes aux outils numériques sont des questions d’actualité brûlantes, comme le souligne Pierre Bellanger dans son livre. Mais malheureusement, le niveau de réflexion publique sur ces questions est très en retard, en particulier en Europe. Il est temps de se poser des questions sur la Terre du Milieu !

Author

William

One thought on “Le Seigneur des Algos

  1. Joe on 31 août 2015 at 15 h 23 min Répondre

    C’est quand même marrant que cette « non-régulation » ne mène qu’à des monopoles comme vous dites. Le problème est que cette régulation ne peut venir que des Etats or ceux-ci ne sont pas crédibles sur ces questions (ou ne le paraissent pas) et qu’on doute de leur bienveillance.

Leave a Comment

Your email address will not be published. Marked fields are required.