Après les invasions barbares …

« Les Barbares »c’est le nom de  l’excellent livre d’Alessandro Baricco, décrivant les « attaques » d’un nouveau mode de pensée sur des secteurs traditionnels. Ce nom a été largement repris par beaucoup d’entrepreneurs et de disrupteurs utilisant largement le numérique comme un moyen d’envahir les vieux territoires économiques auparavant incontestés.

Le barbare a bien des vertus, il interpelle le « monde civilisé » et lui révèle ses failles, ses faiblesses et ses aveuglements. Il force à revoir ses vieilles croyances et ses habitudes éculées. Il s’attaque aux rentes et aux vieux privilèges. Mais le barbare n’est pas un bâtisseur de société, il ne produit pas un contrat social et ne construit pas vraiment sur le long terme.

Au moment de la révolution industrielle, le monde du salariat était barbare car il rompait toutes les digues sociales protectrices (mais aussi parfois sclérosantes) sans que l’on puisse encore en créer de nouvelles. Le nouveau monde du travail est également barbare, il devra nécessairement être civilisé.

vae victis

En prenant compte des nouvelles réalités économiques, technologiques et les nouvelles aspirations professionnelles, voici quelques propositions qui à mon sens permettraient une régulation intelligente du travail.

1) Protection sociale selon l’individu et non le statut

Les cloisons entre le « monde du travail » et le reste du monde ont déjà largement sautées et les dernières charnières lâchent les une après les autres sous les coups de bélier numérique.

Juridiquement, cette porosité signifie qu’un système de protection sociale basé sur le statut professionnel est condamné à être injuste et inefficace. Elle complique les choses et oblige à de plus en plus de contorsions pour rentrer dans un statut qui ne veut plus dire grand chose pour beaucoup. Il est temps de changer les choses.

Il faut désormais que la protection sociale soit de plus en plus attachée à l’individu et de moins en moins à son statut professionnel.

La création du compte personnel d’activité (CPA) est une initiative intéressante qui pourrait permettre de découpler une partie de la protection sociale du statut salarié. Il pourrait permettre d’améliorer la situation (de plus en plus fréquente) de professionnels ayant des carrières plus entrecoupées

Le revenu de base est également un projet particulièrement prometteur. Simple, accessible à tous quelque soit sa profession, il serait un matelas utile aussi bien pour les salariés que les chômeurs et les indépendants. De plus en plus de pays testent actuellement cette solution et, en France cette initiative intéresse les économistes et les politiques de tous bords.

2) Reconnaître et réguler le travail sur les plateformes

Entre l’entrepreneur et le salarié est en train d’apparaitre un nouveau statut professionnel; le travailleur « plateformisé ». Que l’on soit chauffeur Uber, livreur à Take Eat Easy, hôte AirBnB, designer Creads ou responsable de ruche à la Ruche Qui Dit Oui, on travaille de manière indépendante mais par le biais d’une plateforme numérique qui sert à la fois d’apporteur d’affaires (exclusif), d’outil de gestion, de promotion et de recommandation. Aujourd’hui, ce statut concerne quelques centaines de milliers de travailleurs en France mais demain elle sera sans doute la condition de plusieurs millions d’individus. Est-ce un progrès social ? Est-ce une forme d’entreprenariat subi qu’il faut combattre ? La réponse viendra de notre capacité à bien légiférer sur cette nouvelle réalité, c’est à dire à inclure harmonieusement ce phénomène dans le cadre légal.

Ce statut est actuellement en pleine zone grise juridique ce qui fabrique un système social à deux vitesses. D’un côté le système classique aux statuts reconnus est attaqué économiquement mais défendu socialement, de l’autre, les travailleurs plateformisés conquièrent des parts de marché mais échappent aux aides comme aux régulations.

Finalement, tout le monde est perdant. Les conflits récurrents entre chauffeurs de taxi et chauffeurs Uber illustrent ce sentiment de frustration et d’injustice réciproque.

Contrairement à ce que l’on entend parfois, la majorité de ces travailleurs ne demandent qu’à ce que leur travail soit pleinement reconnu et sont prêts à assumer leurs devoirs pour la communauté en échange d’une protection réelle juridique et fiscale. Il faut désormais légiférer intelligemment et cela passe avant tout par :

  • L’inclusion des travailleurs plateformisés et des plateformes dans le système fiscal du travail
  • La reconnaissance d’un lien de subordination de fait capable d’établir les droits et les devoirs entre les plateformes et les professionnels qui les utilisent.

uber vs taxi

3) Mieux reconnaitre la subordination de fait

La fin du salariat annoncée signifie-elle la fin de l’exploitation ? Non bien évidemment ! il existe différents moyens de mettre pression et la logique du rapport de force survivra bien au delà de la fin du salariat. Or le droit du travail est actuellement focalisé presque exclusivement sur le rapport Employeur/Employé établissant une subordination de droit avec les droits et devoir de chacune des parties. Rares sont les recours possibles pour les subordonnés de fait qui n’ont pas conclu un contrat de travail en bonne et due forme avec le décisionnaire.

Or, que se soit par les plateformes ou par l’essor des freelances, le contrat de travail n’est plus le seul mode d’interaction entre professionnels. A bien des égards, un freelance travaillant avec un ou quelques clients est même plus dépendant d’eux qu’un salarié ne l’est de son patron.

D’un côté, cela permettrait de lutter contre une tendance à la déresponsabilisation d’entreprises, préférant externaliser artificiellement en poussant d’anciens salariés à devenir indépendants pour ne plus avoir à assumer la lourde responsabilité que ce statut génère. Plus de charges, plus d’obligation, la possibilité de payer avec beaucoup de retard et de négocier des tarifs très avantageux…

De l’autre, cela donnerait plus de sécurité à des indépendants et une meilleure visibilité sur leur activité.

Enfin, cela permettrai de refléter beaucoup mieux la réalité des rapports de force économiques.

4) Reconnaitre et encourager le travail contributif

Civiliser le travail, ce n’est pas seulement s’intéresser au travail rémunéré.

Que vaudraient ces plateformes, ces forums, ces moteurs de recherches sans les millions de gens qui les nourrissent en données, en connaissances et qui les articulent intelligemment ?  Combien de millions d’heures sont ainsi « travaillées » pour le bien commun mais malheureusement pour le profit de quelques-uns ? Combien devez-vous à tous ces anonymes qui vont ont permis d’apprendre, de comprendre, de trouver? Cette situation n’est pas très juste et ce qui n’est pas juste ne permet pas de faire société. Nous sommes entrés comme l’explique Yann Moulier Boutang dans une économie de la pollinisation qui mériterait une vraie reconnaissance juridique.

Il s’agit d’une question complexe et encore prospective mais pour le moment, il faudrait définir à minima quelques devoirs des créateurs de l’outils vis-à-vis des utilisateurs contributeurs.

Pollinisation abeilles

5) Favoriser l’union et la défense des indépendants

Les syndicats dominants sont depuis longtemps devenus des insiders qui défendent plus naturellement les travailleurs déjà insérés dans le monde du travail classique que ceux qui en sont exclus. Ce rôle reste utile dans de nombreuses situations mais il faut bien constater que leur légitimité est très réduite lorsqu’ils parlent au nom de tous les professionnels. Dans certains cas, les intérêts des travailleurs insérés et ceux des nouveaux travailleurs s’opposent même frontalement et cela mériterait des débats et des explications fécondes, mais on n’entend bien souvent qu’une seule voix.

La réponse viendra sans doute de la base. De la même manière que les mutuelles (de santé, d’assurance, de financement etc.) se sont créés en France dès le XIXème siècle pour améliorer la conditions de nombreux travailleurs ;  professeurs, marins, agriculteurs etc. les nouveaux types de travailleurs sont en train de développer par eux-mêmes leurs propres organisations protectrices. Copaname, Freelancers Union, ou les assurances collaboratives de la MAIF et l’essor des espaces de coworking sont des exemples de l’éclosion de mouvements fédérateurs pour les travailleurs indépendants.

Mais l’Etat doit également jouer son rôle et inclure les nouveaux entrants dans le débat social contemporain. Leur absence depuis trop longtemps cause un grand tort au dialogue social en France, empêtré dans des postures et des jeux de rôle d’un autre âge.

6) Encourager la flexibilité

La question de la flexibilité est souvent mal posée. Elle rime pour beaucoup avec précarité et a un arrière goût d’exploitation.

Pourtant, dans son acceptation première, la flexibilité est plutôt synonyme de liberté et d’autonomie. Elle n’est pas tant une attente d’un grand patronat prédateur et dérégulateur (qui parvient d’ailleurs actuellement très bien à échapper aux lois), c’est une demande de la base qui doit être assortie de conditions. Les aspirations au travail ont changées et dans notre société post-matérialiste, les gens ne rêvent plus de l’emploi à vie dans la même maison. Ils veulent pouvoir se nourrir d’expériences variées, progresser, trouver du sens à leur travail …

 L’absence de flexibilité favorise les insiders par rapport aux outsiders. Dans certains cas, elle protège ceux qui en ont le moins besoin et décourage ceux qui sont les plus vulnérables.

Seuls 45% des 15-24 ans sont en CDI contre 90% des 25-49 ans et 90% des embauches se font en CDD ou en interim … Des chiffres qui révèlent un système à deux vitesses et sentent le conflit de génération à plein nez.

Le problème n’est pas tant de pouvoir embaucher ou licencier à l’envi que de dépasser le cadre de dépendance artificielle entre entreprises et salariés.  Ce genre de mariages forcés ne produit à mon sens rien de bon aussi bien en couple qu’en entreprise. Refus d’embaucher, mises au placard, pourrissement volontaire, rapport mercenaire au travail, cynisme et découragement, ces maux qui minent le rapport au travail contemporain sont largement des produits d’un manque de flexibilité.

Un contrat de travail unique, plus souple avec quelques aménagements possibles dans le cadre du dialogue interne entre salariés et employeurs pourrait-être un moyen de pacifier le marché du travail et de le rendre plus inclusif. Ca fait des années qu’on en parle, ce n’est toujours pas fait.

7) Favoriser la formation continue hors des cadres d’entreprise

L’enjeu de la formation est absolument capital dans une économie de plus en plus cognitive et un environnement technologique en mutation perpétuelle.

On ne peut plus prétendre aujourd’hui faire toute une carrière sur la base de compétences acquises pendant ses années étudiantes. Il faut se réactualiser en permanence. La baisse de l’employabilité des séniors est un symptôme inquiétant révélateur de ce manque de formation continue. Pour l’intérêt de tous, il est nécessaire de mettre le paquet sur la formation continue aussi bien pour les salariés que pour les indépendants qui, en pratique, n’en bénéficient que très peu.

8) Simplifier

Nul n’est censé ignorer la loi, cela ne doit pas être un vœux pieux.

La complexité est l’un des plus grands facteurs d’inégalité entre les indépendants (et TPE) et les grands groupes. Une législation compliquée n’est pas un gros problème dans une économie d’acteurs constitués essentiellement de grands groupes capables de s’entourer de juristes et de conseillers en tout genre (fiscalité, aides publiques, droit du travail …) et les salariés ont moins besoin de connaitre tous les méandres de l’administration mais les travailleurs indépendants ne peuvent ni se permettre d’ignorer la loi, ni de la maitriser à fond. Le droit devient pour eux un facteur d’insécurité supplémentaire alors qu’il est censé jouer le rôle exactement inverse …

 

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William

3 thoughts on “Réguler le travail au XXIème siècle

  1. Michel Paysant on 14 avril 2016 at 12 h 24 min Répondre

    Excellentes réflexions. Pourrait-on en discuter plus à fond, autour d’un verre par exemple ? Votre date, heure et lieu seront les miens. A bientôt. MP

  2. char on 24 avril 2016 at 19 h 26 min Répondre

    Merci pour cet article.

    En 8) je mettrai personnellement à la place de « simplifier », « enseigner ». Car aujourd’hui le code du travail n’est absolument pas enseigné à l’école alors qu’il est une des bases de notre société. Simplifier, ensuite, pourquoi pas, mais à dire d’experts le code du travail est moins long et complexe que bien d’autres codes. Et les lois qui vont dans le sens d’une désuniformisation du travail pour donner priorité aux accords d’entreprise rends en réalité le code du travail encore plus complexe.

  3. […] à mon sens redistribuer les cartes du débat actuel sur le travail, comme le rappelle parfaitement cet article sur le site de l’espace de coworking Mutinerie. Mais l’une des conséquences de cette situation […]

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