Dans un précédent billet, nous nous étions intéressés à l’histoire du travail et à l’évolution du rôle social qu’il a joué à travers les siècles. Cela nous a permis de l’inscrire dans une temporalité plus longue, et de dépasser ainsi les schémas éculés qui nous rendent difficile la compréhension des mutations actuelles.

Mais la question du jour nous concerne directement, dès aujourd’hui et pour notre avenir : Pourquoi travaillons-nous, et qu’attendons-nous du travail au XXIème siècle ?

On n’a jamais travaillé seulement pour vivre. Le travail est une chose trop importante, trop partagée, trop centrale pour être seulement utilitaire; c’est un reflet et un véhicule de valeurs, d’aspirations et de schémas sociaux.

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Une étude des sociologues américains Inglehart & Baker (2000) m’a semblée très utile pour définir le cadre de la mutation de notre rapport au travail. Elle distingue différentes périodes dans l’histoire du travail, qui correspondent à des manières de considérer son travail :

  1. Société traditionnelle :  Le travail s’inscrit dans un système de croyances (respect de l’autorité, éthique du devoir). En Occident, ce type de société a été progressivement remplacé à partir de la révolution industrielle.
  2. Société matérialiste : le travail s’envisage comme un instrument (il apporte sécurité, confort). Cette conception atteint son paroxysme en Europe pendant les 30 Glorieuses.
  3. Société post-matérialiste : le travail se conçoit comme un moyen d’expression et d’épanouissement. Cette nouvelle manière d’appréhender le travail commence à émerger dans les mouvements contestataires des années 60-70 et revient en force aujourd’hui sur un ton très différent, moins idéologique mais bien plus concret.

La fin du rêve salarié

Je ne sais pas si le XXIème siècle sera religieux ou pas, mais ce qui est sûr, c’est qu’en Occident, le matérialisme ne fait plus recette. Entendons-nous bien, cela ne signifie pas que l’argent ne gouverne plus, mais que le modèle d’organisation du travail – centré autour d’un mode de vie salarié et de l’accès à toujours plus de biens de consommation – a perdu sa force transcendante.

Autrement dit, le salariat ne porte plus les promesses d’un épanouissement plein et entier. L’armature sociale est bien là mais le coeur n’y est plus.

Il y a seulement une trentaine d’années, être salarié signifiait sécurité financière, confort et statut. Cela garantissait le plus souvent un cadre formateur, des outils modernes, des missions à haute valeur ajoutée. La société de l’après-guerre exaltait ces travailleurs modernes, formés et responsables, qui faisaient carrière dans les grandes entreprises, fleurons de l’industrie européenne renaissante. Progrès économique, progrès technologique et progrès social semblaient aller de concert tout naturellement. Les classes moyennes prospéraient et pouvaient accéder à des standards de vie plus élevés chaque année. Cela semblait être le sens de l’histoire, inexorable et incontestable.


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L’indépendant, à l’inverse, renvoyait une image de petit agriculteur, commerçant ou artisan. Stress, revenus incertains, grosse charge de travail, peu de modernité et d’innovation …

Aujourd’hui, le modèle salarié est devenu beaucoup plus précaire. Effondrement du CDI, externalisation, missions précaires, revenus stagnants, faible promotion interne… On s’y projette moins longtemps (18 mois c’est la durée moyenne du premier emploi salarié) et la notion de carrière dans une seule « maison » est en train de disparaître complètement chez les jeunes actifs. Il est intéressant de noter que ce n’est pas par dépit.

Le modèle qui fait rêver est l’entrepreneur, l’indépendant qui prend des risques, vit intensément, accompli des tâches très différentes et qui est libre !

Aujourd’hui, 47% des moins de 35 ans affirment avoir envie de créer une entreprise

Bienvenue dans l’ère post-matérialiste

Sans l’avoir anticipé ni vraiment théorisé, l’Occident est en train d’entrer dans un rapport post-matérialiste au travail. Qu’est-ce qui a pu expliquer ce changement ? J’y vois plusieurs raisons, aussi bien économiques que technologiques et culturelles :

1- Chômage endémique, précarité et crises à répétition

Une génération entière a grandi avec un chômage endémique et une croissance terne, entrecoupée de crises financières. Cette génération a commencé à douter de la capacité du modèle classique à obtenir des résultats.

La chaîne logique entre travail, prospérité et épanouissement individuel avait commencé à se fissurer.

Si le travail ne remplit plus le rôle inclusif qu’il jouait auparavant, il a bien fallu inventer d’autres cultures de travail. Les nouvelles sociabilités professionnelles, comme celles qui s’inventent dans les espaces de coworking, font la promotion du travail indépendant tout en étant des agents d’inclusions sociale et professionnelle. Un paradoxe dans la conception dominante, mais une évidence pour de plus en plus de professionnels.

2- Les limites de la croissance

La prise de conscience des limites de la croissance et de la finitude des ressources est une raison majeure pour expliquer le passage d’une société matérialiste à une société post-matérialiste. La croissance, qui jusqu’à présent rimait avec un épanouissement de l’individu, pourrait finir par se retourner contre l’homme en épuisant les ressources de la terre et en l’empêchant de s’épanouir dans d’autres activités.

Une fois remis des guerres mondiales, une fois dépassé le stade de la survie, une fois saturé de biens de consommation, la question se posait en Occident : jusqu’où irons-nous dans ce modèle ? A partir de quand l’unité supplémentaire d’un bien produit générerait des effets négatifs  sur nos vies ?

3- Émergence d’un capitalisme cognitif

Le capitalisme est triomphant, mais le capital se déplace des machines vers l’esprit humain. Il devient de plus en plus immatériel et ne peut être soumis aux mêmes règles que le capital fixe. Dans la sphère numérique, capital et travail s’entremêlent inextricablement. L’homme et le capital fusionnent, c’est le capitalisme cognitif.

La richesse ou la réussite se mesurent de moins en moins à des signes extérieurs, par conséquent les marqueurs extérieurs de succès se déplacent du bien matériel vers une certaine attitude au monde.

On se distingue moins par ce que l’on a que par ce que l’on est.

Réenchanter le travail

A l’échelle de l’histoire humaine, le salariat n’est qu’un petit épisode. Il n’existe de manière généralisée que depuis 150 ans à peine et reste encore minoritaire dans beaucoup de pays du monde. Il n’est pas interdit de se demander s’il survivra au XXIème siècle. Certaines études annoncent que 40% des actifs américains seront à leur compte en 2020. En France, 11% des actifs sont des travailleurs indépendants et ce chiffre ne cesse de croître.

www.switchcollective.com
http://www.switchcollective.com/

 

Ce n’est pas en s’accrochant à des modèles dépassés, même s’ils ont fait leurs preuves dans le passé, que l’on parviendra à cet objectif. C’est en partant du réel que l’on redonnera de la substance à cette vieille institution. Les vieux jeux de rôles entre les gouvernements et les « partenaires sociaux » donnent l’impression d’un grand pédalage dans une gigantesque semoule. La majorité des actifs a bien cessé d’espérer un retour aux 30 Glorieuses et n’est pas restée à attendre qu’un CDI daigne se présenter. Elle ne voit plus le salariat comme un Graal, le chômage comme une malédiction, ni la flexibilité comme une précarité. Elle ne croit plus aux paradigmes des années 60. Elle est passée à autre chose.

Le travailleur du post-matérialisme n’est pas plus paresseux que son aîné, ses attentes sont simplement différentes et il n’est pas « actionnable » de la même manière.

Il faut regarder les nouvelles attentes et les nouvelles espérances des travailleurs et s’en servir de base pour réenchanter l’activité humaine. Il y a d’immenses chantiers à ouvrir pour reforger un contrat social du travail, inventer de nouvelles régulations, imaginer l’enseignement et la formation de demain, moderniser le dialogue social et les modalités de répartition des fruits de notre travail… Bref, même si l’emploi vient à disparaître, ce n’est pas le travail qui nous manquera pour autant !

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William

6 thoughts on “Le nouveau rapport au travail

  1. Thierry on 17 mars 2016 at 15 h 31 min Répondre

    Excellent article !
    Je n’y vois qu’un aspect qui me manque: comment finances-tu ta vie de famille ? Je veux dire, le rêve d’une maison ou d’un appart’ par exemple ou les études des enfants… enfin bref la vie à crédit! Bien sûr, il faut vivre avec ses moyens , mais est-ce que l’avenir du travail signifie renoncer au crédit? et derrière l’envie de créer son propre travail il y a aussi le besoin de financement… tout n’est pas coaching, conseil et Cie… Comment faire quand on ne crée pas dans le digital?
    J’espère qu’un article viendra avec des retours sous cet angle, car aujourd’hui pas de salaire= pas de crédit ! c’est une réalité et elle peut être douloureuse…
    Au plaisir de suivre la mutinerie 😉

  2. Rastetter Yvon on 18 mars 2016 at 9 h 25 min Répondre

    Bonjour,

    Cela me semble un discours proche de la post-modernité chère à Michel Maffesoli.

    Invitez-le ; il en sera ravi, lui qui est très attentif aux tribus du Net!

    D’autre part, assistons-nous, à votre avis, à une nouvelle forme de
    spiritualité, une spiritualité laïque ?

    Bonne fin de semaine post-matérialiste,

    Yvon Rastetter – animateur de l’Agora Manticore : le numérique pour le multilinguisme au théâtre – http://www.manticorelab.com

    1. William on 23 mars 2016 at 16 h 07 min Répondre

      En tous cas, une nouvelle forme de transcendance, c’est à dire inventer quelque chose qui nous dépasse. L’histoire montre qu’on a déjà pu fabriquer des transcendances sans dieux (les religions asiatiques par exemple)…

  3. Alex Bourlier on 20 mars 2016 at 16 h 45 min Répondre

    Au top ! Merci.

    Je pense qu’il y a également une volonté partagée d’aplanir les entreprises, pas uniquement de se mettre à son compte mais de reformer des entreprises où chacun est plus responsable, sans énorme connard bedonnant à leur sommet.

  4. Metre Ju on 23 mars 2016 at 14 h 35 min Répondre

    Nice,

    Particulierement interesse par les sujets de post-materialisme et de capitalisme cognitif dont nous avons deja eu l occasion de discuter longuement 😉

    La question central qui se pose si l’ on deplace le captial/la valeur du physique vers le savoir est comment quantifier ce savoir.
    Car on ne se passera pas du materiel des demain
    (en fait pas temps que le savoir aura atteint un point ou l’ extraction de matiere est devenue obsolete et l’ ensemble de la production est entierement gerer par des robots recycleur en vase clos)
    Du coup il nous faut etre capable de convertir pour un temps les valeurs des matieres premieres physiques en ‘savoir’. On voit alors bien l’ enjeux de la definition de cette conversion.

    Un example interessant surt le bitcoin qui pour ‘hacker’ le systeme de creation de monnaie et booster la croisance du nombre de bitcoin proposait d’introduire une certain quantite en echange de la resolution de problemes mathematiques irresolus. Assez objectif.
    Mais quand on en viens a la creation purement artistique le probleme peut etre un peu plus tricky et les risque d’ accaparation de pouboir (avec tout le controle et la censure induite qui s’ en suive) sont reel.
    Bonne journee a tous !

    1. William on 23 mars 2016 at 16 h 04 min Répondre

      Merci Maitre Ju,
      L’économie cognitive ne pourra jamais fonctionner comme l’économie classique pour la raison principale à mon avis que le savoir est une valeur qui n’obéi pas aux règles de l’échange marchand; il n’est pas séparable de l’individu, il se transmet sans coût de production supplémentaire et n’est pas soumis aux rendements décroissants. Il y a donc à mon avis une sorte de science économique du savoir à inventer quasiment complètement …
      Complètement d’accord avec toi sur l’idée du point théorique où l’économie serait devenu 100% cognitive le jour où où l’extraira plus rien de la terre et que les robots produiront tout à partir de matière existantes…

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