• Pourquoi n’ai-je jamais réussi à faire réparer une imprimante en panne ?
  • Pourquoi la bicyclette de mes grands-parents a-t-elle enterrée trois générations de vélos plus récents ?
  • Pourquoi n’ai-je jamais pu remplacer le chargeur cassé de mon ancien téléphone portable pourtant en parfait état de marche ?
  • Pourquoi mon garagiste m’offre-t-il 2000€ pour reprendre ma vieille voiture en échange d’une neuve ?

Si vous ignorez la réponse à ces questions, c’est que vous ne connaissez pas l’obsolescence programmée et que vous n’avez pas encore vu l’excellent documentaire de Cosima Dannoritzer qu’ARTE vient de mettre en ligne.

Pratiquer l’obsolescence programmée signifie tout simplement raccourcir délibérément la durée de vie d’un produit afin d’inciter le consommateur à renouveler son acte d’achat. Il s’agit d’une stratégie couramment utilisée dans certains secteurs. Elle peut être pratiquée à tous les niveaux de l’entreprise ; de la conception au marketing en passant par les services après-vente, les services juridiques ou informatiques.

Le mot d’ordre est simple : Un produit usé est un produit vendu

Le terme d’obsolescence programmée est inventé pendant la Grande dépression des années 1930 par Bernard London, un riche philanthrope américain dans un pamphlet intitulé « Ending the depression throuh planned obsolecence ». Ce texte est particulièrement riche d’enseignements dans la période de crise que traversent les économies occidentales. L’analyse de London est la suivante :

« Les économistes classiques avaient développés leurs théories sur la base d’une nature avare et sur l’hypothèse que l’espèce humaine serait constamment confrontée au manque. (…)

Mais aujourd’hui, la technologie moderne et ses applications dans l’économie ont permis d’augmenter la productivité à un niveau tel que l’enjeu économique principal n’est plus de stimuler la production mais d’organiser le comportement des consommateurs.

La principale et l’amère ironie de la crise actuelle réside dans le fait que des millions de gens sont privés des standards de vie essentiels alors que les usines, les entrepôts et les magasins débordent de marchandises en surplus à des prix si bas qu’ils freinent la production de biens nouveaux. »

La réponse de London sera simple : limiter légalement la durée de vie des produits en créant un organisme d’Etat qui rachètera les produits « périmés » afin de stimuler la demande d’une manière plus soutenue et plus régulière et de mettre ainsi fin à la crise.

Sa proposition ne sera finalement pas retenue mais son analyse sera assimilée rapidement à tous les niveaux de la société. Stimuler la consommation grâce à l’obsolescence programmée est devenu une préoccupation majeure pour de nombreuses entreprises. Les gouvernements encouragent parfois cette logique comme le montre « la prime à la casse » instaurée dans plusieurs économies occidentales pour lutter contre la baisse de la consommation de voiture fin 2008…

L’obsolescence fonctionnelle

London et la Grande Dépression font comprendre aux acteurs économiques que le monde occidental commence à basculer d’une société de la rareté dans laquelle il faut stimuler la production à une société d’abondance nécessitant une demande très soutenue.

L’obsolescence programmée devient alors un moyen de stimuler artificiellement cette demande. Progressivement, les producteurs mettent en place différentes stratégies d’obsolescence programmée :

Certains produits peuvent être conçus pour avoir une durée de vie limitée et devenir inutilisables après un certain nombre d’utilisations. Le premier cas référencé est celui des ampoules à filament. En 1925, leur durée de vie moyenne d‘une ampoule étaient de 2500 heures mais le cartel de Phoebus (réunissant les principaux producteurs de lampes à incandescence) est parvenu à limiter à 1000 heures la durée de vie de leurs produits afin d’augmenter leurs ventes.

Un autre exemple classique évoqué dans le reportage d’ARTE concerne les imprimantes. Certaines intègrent une puce capable d’enregistrer le nombre de copies produites et de désactiver l’appareil au bout d’un certain nombre d’impressions. Ce type de stratégie s’appelle obsolescence par défaut fonctionnel. C’est historiquement la première forme d’obsolescence programmée mise en place.

Plus astucieux, il est possible d’utiliser des produits associés (téléphones portables/ chargeurs, imprimantes/cartouches d’encres, casques ou écouteurs audio et prises jack …) pour pratiquer l’obsolescence indirecte. Il suffit en effet qu’un chargeur de téléphone tombe en panne pour rendre le téléphone lui-même inutilisable. Lorsque vous irez voir les services après-vente pour remplacer votre chargeur, ceux-ci vous répondront invariablement que pour le même prix ou presque, vous pourriez racheter un téléphone tout neuf…

Mais pourquoi n’existe-il pas un chargeur universel qui fonctionnerait pour tous les téléphones portables ? Tout simplement parce qu’une trop grande compatibilité entre les produits associés permettrait de prolonger leur durée de vie.

On retrouve des stratégies similaires dans l’informatique (Windows 7 par exemple est incompatible avec de nombreux logiciels plus « anciens »). On appelle cela l’obsolescence par incompatibilité.

incompatible

Enfin, certains produits, généralement pour des raisons sanitaires ont une durée de conservation au delà de laquelle ils deviennent obsolètes par péremption. Cela concerne la plupart des produits alimentaires, pharmaceutiques et cosmétiques. Il est possible de raccourcir artificiellement la durée de stockage de ces produits en indiquant comme périmés des produits encore tout à fait consommables. C’est le cas des étiquettes indiquant « à consommer de préférence avant le … ». Consommer le produit après cette date ne signifie pas qu’il est dangereux mais qu’il a simplement dépassé sa date limite d’utilisation optimale à ne pas confondre avec la date limite de consommation.

l’obsolescence marketing

Ces stratégies, aussi ingénieuses soit-elles, sont bien loin d’être parfaites. Elles nuisent à l’image de la marque et génèrent inévitablement de la frustration chez le consommateur. Car c’est bien le consommateur qui fait les frais de l’obsolescence programmée. C’est lui qui doit passer des heures à racheter des produits défectueux, à lutter avec des services après-ventes désireux de lui refourguer de nouveaux produits encore plus périssables. C’est encore lui qui se retrouve perdant financièrement. Et il finit par en prendre conscience …

Si la frustration devient trop grande, les producteurs risquent alors de perdre l’un de leur actif le plus précieux ; la fidélité du client.

C’est pourquoi ces stratégies ne peuvent fonctionner que dans un contexte de faible concurrence dans lequel les consommateurs n’ont pas d’autres choix que de choisir entre Charybde et Scylla ! Elles supposent également un manque d’information des clients sur les produits qu’ils achètent.

L’idéal pour les marques serait que les consommateurs désirent eux-mêmes se débarrasser de leurs produits le plus rapidement possible. Qu’ils rejettent ce qu’ils avaient acheté auparavant se précipitent sur les produits nouveaux. Ainsi, non seulement ils n’en voudraient plus aux marques pratiquant l’obsolescence programmée mais leur seraient reconnaissant de proposer de nouveaux produits…

En 1954, le designer Brooks Stevens, souvent considéré comme le père de l’obsolescence esthétique annonçait :

«Il faut instiller chez le consommateur, l’envie de posséder chose d’un peu plus neuf et d’un peu mieux, un peu plus tôt que nécessaire. »

Pour cela, Stevens a commencé à concevoir des produits destinés à être rapidement démodés. Cela demande une maitrise parfaite des outils de marketing et de communication car le consommateur doit pouvoir être attiré dans un premier temps par le produit et doit s’en lasser par la suite. Il faut être un virtuose de l’ambigüité ; savoir faire des produits beaux sans être attachants, attirants mais incapables de vieillir dignement. Il faut à la fois pouvoir vanter les mérites du nouveau modèle proposé sur le marché et pouvoir le renier quelques années plus tard… (C’est le syndrome de la lessive qui lave plus blanc que blanc).

L’obsolescence esthétique prônée par Stevens est d’un genre inédit ; elle sort du registre uniquement matériel pour rentrer dans le champ culturel. Il s’agit de faire changer les mentalités et les relations qu’entretiennent les hommes avec leur environnement matériel. Il s’agit, comme l’écrira l’économiste Victor Lebow en 1955 de « Transformer l’acte d’achat et l’usage des biens en rituels. » Il faut que nous cherchions « notre satisfaction spirituelle et la satisfaction de notre égo dans la consommation ».

Le programme de Victor Lebow n’est rien de moins qu’une révolution culturelle et même une révolution spirituelle qui amènera à l’émergence d’une nouvelle société ; la société de consommation.

Cet extrait du documentaire « the story of stuff » propose une description intéressante de la mise en place et du fonctionnement de la société de consommation : The story of stuff (partie 5)

Quand la consommation devient un Rituel

Il y a ceux qui peuvent entretenir un flux de consommation soutenu en achetant les dernières nouveautés, en étant capables d’anticiper ou de suivre les tendances et il y a les autres…

Il y a d’un coté ceux qui peuvent surfer sur la crête des vagues, et de l’autre, ceux qui se font balloter par la houle et les courants entretenus par le système consumériste…

Dans un univers en accélération permanente, le timing devient crucial. Serez-vous un « early adopter » ou un « follower » ?

Ce n’est pas la qualité intrinsèque du produit acquis qui vous détermine – ce produit sera de toute façon devenu vieux, démodé et sous-performant d’ici peu – c’est le moment et la façon de le consommer qui envoie le message le plus fort et qui vous différencie le plus :

« J’ai acheté un Ipad avant qu’il sorte en France»

« Je vais en vacances en Slovénie parce que cette destination sera bientôt la nouvelle tendance (comme l’a été la Croatie il y a 5 ans) »

« Je suis prêt a payer ce pull Abercrombie 3 fois plus cher qu’un produit de qualité équivalente pour pouvoir envoyer à mon entourage un message particulier. »

L’acte d’achat devient un prétexte pour faire passer un message. On n’achète pas seulement des produits, on achète des vecteurs d’identité. Mais lorsque nous aurons tous un Ipad, que nous irons tous en Slovénie et que nous porterons tous un pull Abercrombie, il faudra consommer d’autres produits pour nous différencier…

Dans une économie où les choses deviennent rapidement obsolètes, la signification de l’acte d’achat n’est pas du tout la même à l’instant t qu’à l’instant t+1.

La différenciation ne se fait plus par les objets portant en eux un message stable, elle se réalise désormais par un acte d’achat réalisé à un instant donné, un acte rituel qui doit être constamment renouvelé.

Ce système boulimique, toujours avide de marchandises fraîches, parait intenable sur le long terme aussi bien sur le plan écologique que social et économique. Pourtant nous continuons à nous y plier de peur que notre monde ne s’écroule. Nous sommes à ce titre dans une situation assez comparable aux Aztèques qui offraient tous les jours leur lot de vies humaines aux divinités croyant que s’ils mettaient un terme à leurs sinistres offrandes, le Dieu Soleil cesserait d’éclairer l’univers…

Sacrifice

Suite de l’article : les NTIC contre l’obsolescence programmée

Author

William

8 thoughts on “L’obsolescence programmée : la face cachée de la société de consommation

  1. Toto on 10 mars 2011 at 16 h 48 min Répondre

    Super article!

    1. Eric on 11 mars 2011 at 2 h 24 min Répondre

      Merci toto

  2. GrandPalabreur on 10 mars 2011 at 16 h 57 min Répondre

    Claktoto :)))

  3. Pierre Bzh on 6 octobre 2011 at 22 h 59 min Répondre

    Merci pour ce bel article, c’est très intéressant !

  4. Antoine van den Broek on 6 octobre 2011 at 23 h 23 min Répondre

    de rien.
    vive le kouign aman !!!

  5. statisticien on 28 août 2012 at 7 h 54 min Répondre

    Petite mention spéciale à mes.confrères font le.job est de sélectionner les produit qui qui vontomber en panne precisement 1 semaine.après la garantie 🙂

  6. Esteban on 5 février 2014 at 17 h 37 min Répondre

    Super article!
    Dommage que la suite « les NTIC contre l’obsolescence programmée » ne soit plus en ligne…

    Tout comme le reportage d’arté d’ailleurs mais ca date… (et pourtant ce sujet est plus d’actu que jamais, il est temps de se rebiffer et de ne plus changer sa machine a laver tous les 5ans !)

    1. Eric on 5 février 2014 at 18 h 07 min Répondre

      hello Esteban ! En fait il est en ligne à cette adresse: http://www.mutinerie.org/les-ntic-contre-lobsolescence-programmee

      Merci d’avoir remarqué ce lien défaillant

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