Il fut un temps où les entrepreneurs étaient des hommes du temps long, plaçant patiemment leur argent, érigeant des usines et des infrastructures lourdes qui ne pourraient se rentabiliser qu’à l’échelle de plusieurs décennies. Ils ont bâti des empires industriels, ils ont fait passer le train, le télégraphe dans les zones enclavées, ils ont creusé des canaux et des mines, construit des navires et des avions. A cette époque, industrielle et industrieuse, il fallait des hommes d’un genre particulier. Mais ce temps est révolu et les entrepreneurs qui surgissent de ce monde numérique ne ressemblent en rien à ce que l’on a connu.

Une révolution culturelle est à l’œuvre dans le monde entrepreneurial, on assiste à l’émergence d’une nouvelle classe qui n’a plus grand chose en commun avec l’ancienne bourgeoisie entrepreneuriale.

Le temps long, entre le moment où l’on investit et celui où l’on récolte ce qu’on a semé oblige à une certaine forme d’ascèse. On sacrifie une part au présent pour espérer améliorer le futur. Discipline, sens de la gestion, rigueur, patience, constance et une certaine austérité étaient les qualités requises pour espérer devenir un entrepreneur à succès. C’est l’éthique protestante du capitalisme de Weber où l’entrepreneur n’est pas si éloigné du pieux chrétien qui sacrifie le confort immédiat de ce monde pour le salut éternel… La croyance dans le Progrès s’était substituée à la croyance dans le Salut pour justifier ses actions, toutefois, les deux logiques opéraient de manière similaire.

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Mais il s’en est passé des choses depuis ce temps :  d’une part, l’émergence d’un capitalisme financier, qui permet aux flux d’argent et de capitaux de circuler sans limite, instantanément à l’échelle de la planète. D’autre part, l’essor de l’économie numérique a permis  à l’information de circuler elle aussi sans limite et a facilité la mobilité du travail comme jamais auparavant. Il en a résulté une accélération sans précédent des cycles économiques. Plus de limite au capital, au travail, à l’information… Pour beaucoup de choses, le temps et la distance sont abolis.

A partir d’un moment, l’accélération oblige à un changement non pas de degré mais de nature. Évoluer ne suffit plus, il faut se métamorphoser. Bienvenue dans l’ère du capitalisme impatient

Le nouveau rapport au temps

En 2009, Whatsapp est créé, en 2014, elle est vendue à Facebook pour 19 milliards de dollars. Uber se lance la même année 2009, et 8 ans plus tard, elle est estimée à 70 milliards de dollars malgré des pertes abyssales de 2,8 milliards… Des exemples comme ça, nous en avons tous en tête et ceux qui ont fait fortune en quelques années et sont présentés comme des modèles inspirants.

Entrepreneurs et investisseurs, employés et employeurs, le succès, la promotion, le retour sur investissement doivent arriver toujours plus vite, toujours plus fort. En marche ! Il faut essayer maintenant, tout donner tout de suite, réussir immédiatement ou passer très vite à autre chose. Fail Fast nous dit-on, apprendre à switcher devient vital. Fini les carrières linéaires, les projets longs, les plans quinquennaux, soyons lean… Nous sommes devenus impatients !

Lorsque nos aïeux voyaient dans le temps un allié, comme pour un bon vin dans une cave, le nôtre est devenu un ennemi. L’obsolescence n’est jamais loin, et ce que l’on produit est devenu comme le pain chaud, qui sera rassis le lendemain s’il n’est pas consommé.

Car le monde va trop vite, car les technologies se révolutionnent constamment, car les concurrents ne tarderont pas à lever encore quelques centaines de millions, car les consommateurs vont se lasser … Angoissant.

Si une forme de stoïcisme était de mise chez les entrepreneurs du XIXème siècle, c’est plutôt un certain hédonisme qui anime celui du XXIème. Puisque le Progrès est une croyance d’une autre époque, inapplicable dans ce monde si instantané, si volatil et si abîmé, il faut bien trouver autre chose pour justifier nos actions. Puisque le monde est un voyage sans destination, il faut trouver son bonheur en chemin. Dans un mélange d’hyper performance et d’injonction au kiff, il faut prendre du plaisir partout, tout en accomplissant son chemin de développement personnel à vitesse grand V. Un hédoniste angoissé, voilà le portrait qui se dessine entre les lignes de code de notre univers numérique.

Ces choses qui prennent toujours du temps

Il est pourtant des choses qui ont besoin de temps pour mûrir. Des aspects pourtant essentiels au bon fonctionnement de l’activité d’une entreprise. Il y a la confiance. C’est un actif qui se forme lentement, par des rencontres successives et répétées, par l’habitude de travailler et de vivre ensemble, par la construction d’une réputation …

Il y a aussi l’expérience qui, par définition vient avec le temps et la pratique. Lancer à 25 ans une startup avec un ami et se retrouver 5 ans plus tard à la tête de centaines de salariés est très difficile à négocier et peut pousser certains entrepreneurs à prendre de mauvaises décisions ou à craquer mentalement.

Dans cet environnement, le succès prend parfois un drôle de goût, le goût du growth hacking comme une tomate andalouse élevée sous serre en plein hiver. Le goût des choses arrivées à terme avant terme. 

Tout ne se hacke pas. Certaines choses ont besoin de temps et de délicatesse pour éclore, pour nouer des liens solides et englober le monde dans sa complexité.

Dans ce monde qui accélère, nous sommes appelés à muter profondément et rapidement. Ce travail en cours ne sera pas sans difficulté. Le pire serait de foncer dans l’époque sans prendre le moindre recul. Sans doute une forme d’écologie de la pensée, une nouvelle philosophie du temps long pourrait nous permettre de tirer le meilleur du monde qui vient sans succomber à la tyrannie de l’instant qui obscurcit nos sens.

Author

William

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