L’émergence des freelances bouscule les discours tout faits d’un bout à l’autre du champ politique. Il n’est ni vrai patron, ni salarié. Le mouvement échappe aux cases traditionnelles : est-il une nouvelle forme de précarisation ou un affranchissement ?

Assistons-nous à l’émergence d’une sorte de conscience de classe dans le monde des freelances ? A un sentiment commun de partager, au delà du spectre très diversifié de professions et de talents, un destin, des objectifs et des conditions de vie ? Personne ne peut y répondre et c’est d’ailleurs une bonne nouvelle. Cela signifie que l’histoire n’est pas écrite. C’est donc à nous de le faire !

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Vers une prise de conscience collective

Depuis 7 ans que nous baignons dans cet univers d’indépendants, nous avons vu s’opérer un incroyable changement de mentalités. D’abord, par les indépendants eux-mêmes pour qui les références à l’organisation salariée classique se sont largement effacées. Un nouveau rapport au travail est né.

Le travail n’est plus lié à un lieu fixe mais se déplace avec soi, il ne s’envisage plus comme un poste mais comme un ensemble d’aptitudes valorisables. Il n’est plus autant un statut qu’un mode de vie. Il ne s’organise plus tant autour de structures, mais autour de réseaux. Il est devenu protéiforme, polyvalent et flexible.

Comme l’écrivait Laeticia Vitaud dans un récent article sur Médium, le travail obéissait jusque là aux règles classiques du théâtre ; unité de lieu, de temps et d’action. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Mais les règles classiques ont du bon, au théâtre comme au travail et il n’est pas si facile de les briser sans créer quelques complications !

C’est vrai que dans ce monde d’indépendant, on navigue souvent à vue. C’est vrai qu’il n’est pas aussi évident de capitaliser sur le travail passé ou sur une fonction synonyme de statut et d’argent. Tout se construit à la pointe de l’épée, à force de sueur, de passions et de larmes. Le découragement, le manque d’accès à des conseils qualifiés, la culpabilité, la peur de ne pas être légitime, voici quelques-uns des principaux tourments que connaissent les freelances.

En dépit de cela, les indépendants voient positivement leur mode de vie. Selon une étude Malt (Hopwork) de janvier 2017, 90% des indépendants disaient l’être avant tout par choix et les trois quarts d’entre eux étaient fiers de l’être. L’entreprenariat subi n’est une réalité que pour une minorité d’indépendants.

Lentement, le regard de la société sur les indépendants a également changé. L’image du travailleur indépendant fait partie du paysage économique, social et culturel dans de nombreux territoires.

Le gouvernement a commencé a prendre la mesure du phénomène et a d’hors et déjà annoncé une série de mesures qui vont dans la bonne direction. Espérons que demain, les travailleurs indépendants sortent enfin, pour de bon des zones grises dans lesquelles ils naviguent depuis trop longtemps.

Donner des armes aux Freelances

Bientôt, on enviera le tissu d’indépendants d’un pays comme on envie aujourd’hui son socle de PME. Mais pour réussir cette transition, pour se donner la chance de créer cet environnement favorable, il faudra donner les moyens aux freelances de réussir individuellement et collectivement.

A quoi bon être Free si l’on n’a pas de lance ?

La productivité des travailleurs indépendants est grevée par des difficultés de natures très différentes et pour améliorer cette situation, les réponses devront également être variées. Voici quelques-unes des orientations qui me paraissent essentielles.

1) Fédérer

Fédérer des millions de personnes, souvent farouchement indépendantes exerçant des milliers d’emplois différents n’est pas une mince affaire. Et pourtant, en dépit de ces obstacles, les conditions de travail et les problématiques se ressemblent. La solitude, la culpabilité et la tentation de la dispersion nous affectent presque tous. D’ailleurs, on commence à voir émerger les prémices d’une conscience de classe Freelance.

Dans les espaces de coworking qui fleurissent partout en France, les indépendants prennent conscience qu’ils partagent bon nombre de problématiques et qu’ils représentent un mouvement de fond. Ils réalisent la force que peut apporter un collectif. Ils comprennent mieux les intérêts d’évoluer dans un environnement mieux cadré, chargé d’énergies productives et créatives.

Ces espaces de travail partagés offrent une réponse forte à ces problèmes d’isolement de de manque de cadre qui affectent les freelances. Les formes de portage salarial peuvent également permettre d’offrir un statut, un réseau et une meilleure sécurité professionnelle.

La route vers l’unité peut ensuite se poursuivre à plus grande échelle. Copass, par exemple relie entre eux les tiers-lieux du monde entier. D’autres plateformes, comme Malt favorisent les rencontres entreprises/freelances, des évènements majeurs peuvent promouvoir et donner un écho national aux indépendants. L’action syndicale, les groupes de pression peuvent jouer un rôle intéressant et donner une voix plus forte à cette population… En ce domaine, la fédération des freelances n’en est qu’à ses balbutiements !

2) Simplifier et protéger

Ce n’est pas parce que le travailleur indépendant fait face aux aléas naturels liés à son activité qu’il faut en rajouter une couche juridique.

La complexité est non seulement une source d’incertitude et de perte de temps mais elle constitue la première inégalité entre les grosses structures armées juridiquement et les petites qui ne peuvent décemment naviguer dans les méandres d’un droit du travail.

La complexité tue la participation et décourage l’esprit d’initiative. Il serait temps de dépoussiérer largement l’environnement juridique qui s’est sédimenté au fil du temps…

Notre système de protection sociale doit également être repensé. Hérité des trente glorieuses, de la construction de l’Etat social, il appartient à un monde où les citoyens étaient bien rangés et définis par des statuts et des catégories sociales. Mais ce monde est révolu et il semblerait pertinent de passer d’une protection sociale basée sur le statut à une protection basée sur l’individu. 

3) Retrouver le sens du temps long

Les mesures précédentes, si elles étaient mises en place dégageront bien entendu l’horizon des freelances. Elles permettront de voir l’avenir plus clairement, de retrouver un peu de sérénité et de mieux préparer l’avenir. Mais il manquerait encore la force d’entrainement qu’apporte le sentiment d’accomplissement. Souvent, au bout de quelques années, les freelances ont le sentiment d’être parvenus à une situation de stagnation. N’ayant pas d’échelons à gravir ni toujours de perspectives de changement de métier, ils se démotivent, se découragent au moment même où ils sont parvenus au sommet de leur art.

Les travailleurs indépendants doivent se sentir acteur de progrès, porteurs d’une mission qui a du sens sur le temps long… Et cela passe par la formation continue et la possibilité d’évolution des parcours.

La formation continue est devenue une nécessité professionnelle pour tous les travailleurs, dans un environnement technologique si mouvant, mais il l’est encore davantage pour des freelances amenés systématiquement à s’aventurer sur des domaines de compétences très variés. Or les travailleurs indépendants ne bénéficient pas d’autant de soutiens à la formation continue et jonglent le plus souvent entre tutoriels, MOOC et autoformation.

Pour retrouver le sentiment de réalisation, les freelances doivent pouvoir se sentir partie prenante d’un mouvement d’expansion personnelle et collectif. Pour cela, il faut des débouchés par le haut aux carrières freelances. Cela passe par la création de nombreuses passerelles entre les entreprises et les indépendants. Les parcours freelances doivent être valorisés, les passages entre statuts indépendants et statuts salariés doivent se normaliser et pourquoi pas se combiner ?

Enfin, les indépendants qui le souhaitent doivent être encouragés à embaucher et transformer facilement leurs structures en de véritables entreprises.

Si vous vous sentez concernés par le destin des travailleurs indépendants, si vous avez des idées pour améliorer leur destin, si vous hésitez à vous lancer dans l’aventure, nous vous invitons à participer à la Freelance Fair en mars et poursuivre le débat ensemble !

Author

William

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