Pourquoi remettons-nous souvent les choses au lendemain ? titrait Owni début janvier, en pleine saison des bonnes résolutions (article initialement publié par InternetActu). L’article donne un éclairage théorique passionnant à ce phénomène. Voici maintenant un témoignage anonyme, touchant de lucidité et plein d’humour qui m’a été transmis par mon cher oncle, grand procrastinateur devant l’Éternel.

A la recherche du temps perdu

 

Je souffre du ‘syndrome de la dernière minute’. Je suis épuisé. Je sollicite continuellement des délais supplémentaires dans mon travail pour clôturer un dossier. J’arrive presque systématiquement à mes réunions ou à mes rendez-vous avec dix minutes de retard. Lorsque j’accepte de travailler sur un projet qui m’enthousiasme, je suis impatient de me mettre à l’ouvrage ; je me dis que cette fois je vais m’y prendre suffisamment tôt pour ne pas m’infliger le stress et l’angoisse qui m’ont saisi les fois précédentes. Mais au moment d’amorcer mon affaire (je travaille principalement à mon domicile), je ressens l’irrésistible besoin de dormir ou d’effectuer des tâches sans importance : faire le ménage, classer des papiers, passer un coup de téléphone ou me livrer à une masturbation compulsive. L’anxiété voit le jour environ un mois avant l’échéance prévue et, comme une bonne compagne fidèle, elle ne me quitte plus jusque-là. Au cœur de ma souffrance, je perçois comme une satisfaction à l’idée de sursoir à ma besogne.

Les jours suivants, l’anxiété s’intensifie mais avec elle, le désir ardent et impérieux de différer encore. Je n’y résiste pas. Chaque jour fait de moi un homme vaincu mais habité, comme les passionnés du jeu, par la tentation de jouer encore et encore.

Plus le temps passe, plus ce désir gagne en puissance et plus mon conflit intérieur me dévore. Je me débats, je fume, je bois et je clos chaque journée en parvenant laborieusement à me convaincre que le temps qui me reste imparti va suffire à achever ma tâche. Ce temps si précieux, je le perds doublement car je me sens tourmenté, aliéné, obsédé par cette échéance et donc indisponible à la vie ! Pour embellir mon supplice, je me fustige et je m’accable pour mes velléités, pour ce qui m’apparaît être une ‘faiblesse larvesque’, je me sadise. Ce qui a pour effet bien sûr de cimenter mon inhibition et de me clouer comme un condamné sur le cercle vicieux.

Je n’éprouve pas de plaisir. Je perçois juste une excitation à défier le temps, à m’accorder l’illusion que j’ai le pouvoir sur lui. Cela me grise…

La veille de l’expiration du délai, l’angoisse est à son apogée. Il ne me reste qu’une alternative, celle de me voir concéder un sursis. Mais si ce dernier m’a déjà été octroyé et que j’ai conscience d’atteindre le summum de la limite, alors je m’incline et, dans la douleur, je sacrifie ma nuit à l’ouvrage. En rédigeant, je retrouve une étincelle d’énergie et j’ose me dire que si j’avais eu le temps… j’y aurais pris du plaisir !

 

gaston lagaffe procrastineToute cette pression s’éclipse au petit matin quand je mets un point final à mon œuvre et, par-là même, à ce processus diabolique. Je parcours ma composition et je me gratifie d’avoir si somptueusement élaboré en si peu de temps. J’ai le toupet de me susurrer à l’oreille que j’aurais été bien plus brillant si j’avais entamé ce travail plus tôt. Nébuleux, cerné mais glorieux, je cours soumettre ma copie à mon employeur avec l’évidente conviction qu’on ne m’y reprendra plus !

Un procrastinateur

Author

Antoine van den Broek

9 thoughts on “L’ivresse du procrastinateur

  1. Pro - krastinateur on 20 janvier 2011 at 19 h 17 min Répondre

    Très bel et poignant article qui traduit un phénomène ayant déjà pris en traitre chacun d’entre nous. Je complèterais l’article avec cette petite vidéo de Lev sur le sujet : http://www.youtube.com/watch?v=4P785j15Tzk

    1. Antoine on 22 janvier 2011 at 16 h 17 min Répondre

      géniale cette video!!!

  2. Antoine on 22 janvier 2011 at 19 h 20 min Répondre
  3. Xine on 25 janvier 2011 at 23 h 51 min Répondre

    « J’ai le toupet de me susurrer à l’oreille que j’aurais été bien plus brillant si j’avais entamé ce travail plus tôt. »

    Justement! D’après mes petites recherches perso, la procrastination viendrai de là : un complexe de supériorité!

    Comme nous sommes persuadés d’être géniaux, mais au fond pas sûrs de l’être, nous faisons tout pour s’ajouter des contraintes de temps qui vont excuser le fait que notre travail quoique acceptable ne sera pas aussi extraordinaire que nous le rêvions.

    Nous pouvons donc continuer à fantasmer nos capacités que nous ne mettrons jamais vraiment à l’épreuve… C’est une théorie… 😀

    Une procrastinatrice qui d’ailleurs a posé son pc sur un paquet de copies à corriger… ^^^

  4. eric on 26 janvier 2011 at 1 h 19 min Répondre

    Excellente remarque Xine ! celà dit je suis un peu perplexe sur l’utilisation du terme complexe de supériorité. Je crois en fait qu’il y a vraiment une peur de l’échec terrible lorsque l’on met toutes ses forces dans la bataille ! c’est prendre sur soit totalement la responsabilité d’un échec où d’un travail médiocre. C’est se heurter à ses propres limites. Chose difficile. C’est pour ça que la supériorité dans ce cas ne semble pas être de la partie.

    Bonne chance pour vos copie 🙂

  5. Steve Zob on 26 janvier 2011 at 15 h 38 min Répondre

    @Xine, excellente piste de réflexion chère procrastinatrice.

  6. Ben on 20 avril 2012 at 21 h 53 min Répondre

    j’commentrai demain…

  7. Antoine van den Broek on 21 avril 2012 at 9 h 51 min Répondre

    t’as raison

  8. Fred on 11 septembre 2012 at 10 h 04 min Répondre

    +1 Xine !

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