La vie est mouvement, et le mouvement, c’est l’énergie. Sur Terre, l’origine de presque toute l’énergie, c’est le soleil et la meilleure façon de la capter, c’est par la photosynthèse.

La photosynthèse, voilà le miracle initial, la transmutation alchimique qui fait de la vie à partir de la non vie, le premier maillon d’une réaction en chaîne miraculeuse qui a transformé un astre mort et privé d’oxygène en une sphère luxuriante riche de milliards d’espèces.

La totalité de la photosynthèse terrestre capture environ 6 fois l’équivalent de notre consommation énergétique mondiale ! Voici le travail impressionnant réalisé par les petits panneaux solaires biologiques partout sur la terre grâce aux feuilles et sur les mers grâce aux phytoplanctons et aux cyanobactéries. Cette énergie de la photosynthèse ne représente pourtant même pas 0,1% de la totalité de l’énergie solaire qui atteint notre planète et pourtant, elle couvre la totalité des besoins en énergie du monde animal, de l’humble lichen à la baleine bleue ! La seule espèce qui échappe à la règle est un étrange bipède du nom d’Homo Sapiens qui un jour eut l’idée d’aller brûler de la biomasse perdue sous terre depuis des centaines de millions d’années pour soutenir sa croissance !

Photosynthèse

L’énergie est la monnaie universelle biologique qui circule de la base jusqu’au sommet de la chaîne alimentaire. C’est autour d’elle que s’articulent les stratégies animales et végétales. Ainsi, certaines plantes sont douées pour coloniser rapidement des zones où l’énergie solaire est abondante et libre (le pissenlit) d’autres sont plus lentes mais bien plus efficaces dans leur façon de capter l’énergie (le hêtre) et sont amenées à dominer les environnements stables, d’autres encore doivent se contenter des maigres restes de lumière disponibles en se spécialisant pour occuper une niche écologique (le lierre).

Une espèce dominante n’est pas tant une espèce située au sommet de la chaine alimentaire mais plutôt à la base de la chaîne énergétique.

Une forêt primaire, stable et mature est dominée par les grands arbres comme les chênes ou les hêtres capables de capter plus de 90% de la lumière de leur écosystème. Autant dire que ce qui peut s’agiter sous leur canopée est totalement sous la dépendance de ces arbres majestueux.

Révolution agricole, Révolution énergétique

Il y a environ 12 000 ans, Homo Sapiens a amorcé une révolution sans précédent : la révolution néolithique.  Il a commencé à sélectionner des plantes et des animaux aux propriétés intéressantes, il a aidé ces espèces à survivre et croitre artificiellement en leur installant des environnements favorables. Il a terrassé, irrigué, désherbé, clôturé, protégé ses espèces avec un objectif en tête : capter le plus possible d’énergie biologique à son profit. Sapiens avait inventé l’agriculture…

Cette révolution était une transgression ouverte avec les règles les plus élémentaires de l’évolution, une déclaration de guerre à l’ordre naturel qui laisse encore des traces profondes dans notre inconscient collectif ! Quelle était ce primate presque insignifiant qui décida de s’arroger un rôle que la biologie ne pouvait lui donner ? C’est lorsque Adam et Eve refusent de suivre une voie d’abondance et de confiance aveugle en la nature (Dieu) qu’ils se retrouvent certes en possession d’une nouvelle puissance (la connaissance) mais également condamnés à … gagner leur pain à la sueur de leurs fronts.

Adam et Eve

Effectivement, la révolution néolithique n’a pas été une bénédiction pour les sapiens sur un plan individuel. D’après nombre d’études, les chasseurs-cueilleurs d’antan étaient plus grands, en meilleure santé et moins accablés de travail que leurs rejetons agriculteurs. Ils souffraient moins de douleurs chroniques, d’épidémies, de famines et de guerres que les hommes du néolithique. Une fois passée la période de l’enfance, ils pouvaient vivre en pleine forme jusqu’à 70 ou 80 ans… Qu’avaient-ils donc à gagner à troquer la sagaie pour la bêche ? Quelle pouvait-être la compensation à de tels sacrifices ?

Ce qu’a permis la révolution agricole, c’est tout simplement de démultiplier la quantité d’énergie disponible pour notre espèce et d’augmenter nos effectifs.

Grâce à l’agriculture, l’homme bénéficiait désormais d’une centrale énergétique prodigieuse qui permit d’augmenter une population mondiale qui stagnait autour de 6 millions (en -20000) à 100 millions d’habitants (en -2500) !

L’Homo Sapiens était sorti de sa niche écologique un peu marginale de fourrageur opportuniste et était bien décidé à jouer dans la catégorie supérieure des espèces capables de mobiliser des quantités massives d’énergie. Ce que Sapiens avait perdu en qualité de vie était largement compensée par la quantité de petits Sapiens qui pouvaient désormais vivre sur Terre.

L’énergie est la monnaie du vivant et c’est avec l’agriculture, en détournant la photosynthèse à notre profit, que nous avons pu accéder à une somme d’énergie bien supérieure et devenir une des espèces les plus puissantes du règne animal.

D’une agriculture comme centrale d’énergie à une agriculture consommatrice d’énergie

Pour qu’elle put fonctionner, cette révolution agricole était fondée sur un axiome immuable ; l’agriculture devait être productrice nette d’énergie. Voici l’équation fondamentale sur laquelle s’appuyait toutes les civilisations. Quand l’essentiel de la production dépendait du labeur humain, la nourriture n’est pas une simple consommation finale, mais la première source d’énergie disponible pour l’espèce !

Une unité d’énergie investie en sueur devait générer plus qu’une unité d’énergie en nourriture.

Les surplus ainsi dégagés pouvaient être réemployés, en faisant davantage d’enfants ou en entretenant une classe dominante de rois, de prêtres, d’artistes, ou de chercheurs censés améliorer le sort de l’espèce.

A l’époque de la Rome Antique, l’agriculture pouvait dégager des surplus à hauteur d’environ 30% c’est à dire que pour 2 personnes aux champs, un troisième petit Romulus pouvait téter au sein de la louve romaine, se lancer dans la construction d’un aqueduc, rédiger un traité de stoïcisme, ou propager la Pax Romana à coup de glaive.

Durant la majeure partie du moyen-âge européen, ils étaient retombés à 10% et étaient devenus moins réguliers notamment à cause de la réduction du commerce à longue distance. La population stagnait et souffrait de famines chroniques jusqu’à la veille de la Révolution Industrielle.

A l’inverse, l’agriculture de la Chine médiévale était sans doute le modèle le plus performant de son temps. L’invention des cultures de riz irriguées a pu multiplier par 2 à 3 les récoltes annuelles tout en assurant une production nettement moins soumise aux aléas climatiques. Une famille paysanne de 5 personnes pouvait assurer la production énergétique pour une autre famille aussi nombreuse. C’est ainsi que l’Empire du Milieu a pu soutenir une population toujours croissante et éviter les famines alors que l’Europe se trainait toujours.

A la fin du XIXème siècle en Europe, dans une agriculture fonctionnant encore largement sans charbon ni pétrole, les progrès des connaissance botaniques, l’amélioration de la sélection génétique, la mise en place de systèmes de formation agricoles, le perfectionnement des outillages et des pratiques avaient permis d’atteindre des gains de productivité importants : presque x2 pour le blé en Europe entre 1800 et 1900 (et le reste des denrées suivait à peu près la même courbe).

Les exemples sont nombreux. Toutefois, il est impressionnant de noter la corrélation quasiment stricte entre les succès des civilisations et l’efficacité énergétique de leur modèle agricole…

Van Gogh

Mais, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la productivité agricole en Occident a été multipliée par 7, du jamais vu dans l’histoire de l’agriculture ! Si ce jamais vu a un prix (social, sanitaire et environnemental) bien connu et des avantages incontestables (on ne meurt plus de faim en Occident), il repose sur une trahison de la raison d’être profonde de l’agriculture :  produire et conserver de l’énergie, non pas seulement des aliments. De ce point de vue, l’illusion de l’efficacité de l’agriculture se dissipe très vite :

En 1950, une calorie fossile générait 2,6 calories alimentaires

En 2010, 7 calories fossiles ne produisent qu’une 1 calorie alimentaire !

Cela signifie que ce n’est plus grâce à l’amélioration de notre capacité à générer, transformer et conserver l’énergie de la photosynthèse que nous avons tiré cette productivité impressionnante, mais de l’apport massif d’énergies fossiles !

C’est la révolution de l’énergie fossile, pas celle de la photosynthèse qui entretient désormais l’agriculture mondiale et qui nous permet de manger à notre faim.

Supprimez les tracteurs, les serres, et bâtiments agricoles chauffés au fuel ou les dérivés de l’industrie pétrolière utilisés dans les engrais de synthèse ou les plastiques et notre agriculture ne tiendrait pas une saison.

On peut dire de ce point de vue que la révolution agricole vieille de 12000 ans et sur laquelle s’est appuyée toute l’histoire humaine s’est arrêtée dans la deuxième partie du XXème siècle ! Nous avons quitté le néolithique pour entrer dans une nouvelle ère, le pétrolithique. Les conséquences ne portent pas seulement sur un modèle productif, mais touchent le cœur même de notre identité collective fondamentale depuis que nous avons cessé d’être des chasseurs-cueilleurs !

Dans le prochain épisode, nous étudierons les conséquences du pétrolithique sur les hommes et la nature et nous verrons s’il est possible de faire évoluer notre agriculture vers un modèle capable de nourrir les hommes et de soigner la Terre.

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William

One thought on “Comment nous avons tué la révolution agricole

  1. Nicolas on 16 mai 2019 at 10 h 15 min Répondre

    Merci pour cet article fort intéressant William ! Quand tu dis « En 1950, une calorie fossile générait 2,6 calories alimentaires. En 2010, 7 calorie fossile ne produit qu’une 1 calorie alimentaire ! », quelles sont tes sources ? Merci d’avance, Nicolas

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