Lorsque nous avons lancé Mutinerie, il y’a déjà 6 ans, nous ne nous doutions pas que nous étions en train de nous heurter à l’un des paradoxes majeurs de notre époque. Les gens qui venaient visiter notre espace de coworking étaient fiers et heureux de leur vie d’indépendant. Ils nous parlaient de leur parcours et de leur vie d’avant ; démission d’un emploi stable mais dépourvu de sens, absurdité d’une organisation d’entreprise inefficace ou inhumaine, sentiment de ne pas pouvoir s’accomplir dans son travail, volonté d’être plus mobiles, plus souples dans leur travail… Bref, ils louaient leur liberté !

Et en même temps, ils étaient à la recherche d’un cadre. Ils en avaient marre des journées en pyjama avec des rythmes décousus et leur chat pour seule compagnie. Ils ressentaient le besoin de parler avec des pairs, de croiser des gens, des projets, des énergies différentes et celui, plus lointain, de se sentir partie prenante de la construction d’un projet commun, plus vaste que l’horizon quotidien et où il serait possible de construire sur le temps long.

Les gens que nous rencontrions aspiraient à la fois à être libres et à retrouver des repères, ils désiraient à la fois la liberté et la stabilité.

A la croisée de ces chemins, les espaces de coworking sont des lieux physiques très implantés sur le territoire, des espaces de proximité, de rencontres réelles à l’heure où des algorithmes voudraient tout rationaliser à distance. Ils s’appuient sur les réalités technologiques non pas pour les idolâtrer mais pour créer du commun et refaire société.

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Nomades contre sédentaires ?

Ce paradoxe apparent revient sans cesse dans les débats d’aujourd’hui, dans un cadre qui dépasse largement celui du coworking. Il se situe au cœur même de l’Esprit du Temps.

A longueur de média, on entend qu’il y aurait d’un coté les adeptes de la société liquide, toujours plus nomades, agiles, connectés, partisans sans nuance de la mondialisation et de la dérégulation triomphante. De l’autre, les tenants du repli seraient en train de se retrancher dans un entre-soi social ou communautaire, érigeant des digues pour contenir un monde menaçant…

Si l’on quittait un peu la caricature et les jeux de rôles stériles, on se rendrait compte que le besoin d’enracinement et le besoin de liberté vont de pair et participent à la même finalité ; rendre l’homme plus heureux dans un monde plus harmonieux.

Les patrons de la Silicon Valley ne mettent pas leurs enfants devant des tablettes, les geeks et les urbains expérimentent l’agriculture, la sobriété et cherchent à s’installer à la campagne tandis que leurs appartements sont truffés d’affiches  délicieusement désuètes des années 50.

A l’autre coté du spectre, les ruraux et les habitants des villes moyennes, se connectent, télétravaillent, échangent des produits sur LeBonCoin, et voyagent à l’international.

Liberté et stabilité sont complémentaires. Un arbre a besoin de racines profondes pour monter haut dans le ciel. Nous avons tous besoin de nous chercher, d’élargir nos horizons, de prendre des risques, de partir à l’aventure. Et nous avons tous également besoin d’avoir un cercle de proches autour de nous, de nous ancrer quelque part, de nous accomplir dans des projets de long terme, de nous donner pour quelque chose de plus grand que nous-même …

Libres ensemble

Ce qui explique le succès du coworking est sans doute sa capacité à articuler ses deux besoins fondamentaux en un projet cohérent. Pour autant, il ne pourra pas tout régler seul. L’enjeu est politique et même civilisationnel…

Peut-être sommes nous allés trop loin dans la déconstruction des repères communs. Peut-être avons-nous créé un univers professionnel qui ne parvient pas à redonner du sens ni de l’autonomie à ses employés. Peut-être que l’individu consumériste forgé à la fin du XXème siècle ne parvient pas à combler les besoins profonds des humains. Peut-être que ces questions sont un enjeu majeur de notre génération…

Author

William

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