Je me suis souvent demandé pourquoi certains espaces, certaines villes ou certains territoires ont vu naitre tant d’idées nouvelles ou d’innovations en tous genres. Pourquoi certaines entreprises ont été, ou sont encore des terreaux à idées tandis que d’autres apparaissent incapables de proposer de véritables nouveautés? On pense à Athènes, cette cité si petite par sa taille mais dont la fécondité fut absolument stupéfiante à tous les niveaux (philosophiques, politiques, religieux, scientifiques …) au point qu’elle irrigue encore notre époque.

On pense à Apple qui dépense 6 fois moins de dépenses de recherches et développementque Microsoft, mais dont la capacité à innover est incomparablement plus importante. On pense à des villes comme New York, qui depuis sa fondation a produit un nombre incalculable d’œuvres et d’idées, qui a impulsé son énergie à tant d’immigrés issus des quatre coins du monde… On pense à l’Italie de la Renaissance, à l’Allemagne de la Réforme, aux salons des Lumières, aux ateliers d’artistes du XIXème siècle, à Paris sous la Commune, à la Silicon valley, à Berlin aujourd’hui…

Ce n’est ni la taille, ni la richesse, ni la puissance, ni le nombre d’habitants qui déterminent la fécondité d’un espace. La logique créative échappe de manière insolente à tous ces critères « objectifs ».

Pour autant, si l’on a vu que certains territoires sont capables de produire des idées vraiment nouvelles de manière répétée, on peut en conclure qu’il ne s’agit pas non plus du simple fruit du hasard ou de la statistique. Dans une vidéo intitulée Where good ideas come from, Steven Johnson explique que, contrairement à l’idée qu’on se fait de la naissance des bonnes idées, celles-ci ne surgissent pas d’un coup après avoir reçu une pomme sur la tronche ou un autre évènement soudain de cette nature, elles tendent au contraire à avoir une période de gestation très longue et à faire leur chemin lentement, depuis les tréfonds de l’inconscient jusqu’à sa formulation nette et précise. Une idée ne surgit pas du jour au lendemain, toute faite, toute formée de la cuisse de Jupiter ! Elle est favorisée par un terreau. Mais bizarrement, peu de gens s’intéressent à la composition chimique de ces terreaux fertiles. Voilà donc l’objectif de ce billet : tenter de comprendre quelles sont ses relations secrètes entre les espaces et les idées, essayer de voir s’il n’existe-il pas des points communs entre tous ces lieux, des constantes que l’on pourrait tenter de cerner et d’utiliser à nouveau pour créer des lieux capables de produire les mutations et les idées nouvelles dont le XXIème siècle aurait bien besoin.

Territoires Mythiques

Ce qui est maintenant prouvé ne fut jadis qu’imaginé. William Blake

Blake Un point commun entre tous les espaces créatifs sur lesquels je me suis penché, c’est la charge symbolique extrêmement dense qu’ils contiennent. Les territoires féconds ont tous une histoire riche, une mythologie forte inscrite directement dans le paysage. Le territoire Grec antique est littéralement peuplé de monstres, de Dieux, de héros, de symboles… Cette montagne n’est pas un vulgaire amas de caillou, c’est le Panthéon, la demeure des dieux. Cette île est celle où Ulysse échoua, cette plaine fut le théâtre d’une bataille décisive contre les Perses etc… Dans les rues de Berlin, les plaies de l’ère industrielle sont bien visibles. La ville porte les stigmates de deux guerres mondiales, de confrontations idéologiques et militaires sans précédent mais aussi de la réconciliation, la réunification et l’unité retrouvée de l’Allemagne … Elle s’est située au paroxysme des tensions qui ont traversées le XXème siècle. Cette histoire est inscrite dans les murs de la ville qui s’affirme de plus en plus comme un lieu de renouveau culturel et artistique … Google est l’une des entreprises les plus innovantes de ces dernières années et c’est également une entreprise qui a attaché dès le début une importance majeure à ses mythes fondateurs et à l’aménagement de leurs espaces de travail. Le choix du nom de Google a tous les composants du bon mythe de même que la naissance de l’entreprise, dans un garage de la Silicon Valley. Comment le mythe favorise la créativité ? Le lien entre le mythe et la créativité n’est pas forcément évident et merite d’être expliqué. Lors de mes recherches, j’ai découvert un document d’aide à l’écriturequi part du principe que le mythe est à l’origine de toute création artistique :

Le mythe se situe à mi-chemin entre le réel et l’irréel et crée des ponts entre les deux mondes. Il dépasse, mais de peu les limites de l’expérience humaine.

  • Un environnement chargé de mythe nous maintient donc en contact et nous familiarise avec le bizarre, l’irréel. Or la création a besoin de s’ancrer dans les experiences vécues et de les dépasser. Baigner dans un environnement mythique ouvre, pour reprendre William Blake « les portes de la perception » et favorise donc en ce sens la faculté de création.
  • Un environnement baigné de mythe devient par la suite créateur de sens nouveaux, d’idées nouvelles. Il inspire, il questionne. Ce qu’on n’a sous les yeux n’est plus simplement une disposition de matière inerte fixé dans 3 dimensions. Il n’est plus un espace strictement géographique, il prend une dimension psychologique et spirituelle bien plus riche, bien plus inspirante qu’un monde uniquement matériel, et vide de sens… L’espace se peuple par les projections que l’on y fait et le sens que l’on y donne. Investi par l’esprit humain, l’univers devient un multivers, il n’est plus une donnée évidente mais un champ des possibles. Et ce champ des possibles est une matrice idéale pour l’innovation.
  • Par ailleurs, dans « Where good ideas comes from », Steven Johnson parle de la lente gestation des idées : ce qui n’est qu’une intuition peut devenir une idée clairement formalisée des années plus tard dans l’esprit d’un autre. D’où l’importance d’avoir un moyen de véhiculer ces intuitions en jachère. Or le mythe, par sa capacité à véhiculer les idées sans les emprisonner et par le fait qu’il est partagé par tous, permet la transmission d’idées en gestation et fertilise les esprits.

Territoires Appropriables

Pour ceux qui ont pu séjourner dans des villes comme Berlin ou New-York, n’avez-vous pas été surpris par la capacité qu’elles ont de se laisser apprivoiser ? Il suffit souvent de quelques jours pour s’y sentir chez soi et de quelques mois pour avoir l’impression d’être devenu un acteur de la vie de la ville. Cette faculté d’appropriation se retrouve dans tous les espaces créatifs que j’ai pu étudier. Ce qui fait qu’un espace est appropriable est en revanche plus mystérieux et dépend autant d’un climat politique et culturel que de l’agencement de l’espace en lui-même. Le climat démocratique d’Athènes permettant à chaque citoyen de devenir maître de son territoire explique en bonne partie sa fécondité, mais pour l’heure, ce qui m’interesse, c’est le rôle des espaces physiques sur la créativité. Certains éléments d’environnement ou d’architecture peuvent jouer un rôle majeur dans la capacité d’appropriation d’un lieu :

  • On s’approprie bien plus facilement ce qui est unique et non replicable. On est généralement plus attaché à la vielle table fabriquée par son grand-père il y a 30 ans qu’à une table Ikéa standard. Lorsque l’on s’attache à un environnement et que l’on a conscience de son caractère unique, on souhaite le défendre, le promouvoir et lui rendre ce qu’il nous a donné. Cela pousse à maintenir et à cultiver ce qui fait notre spécificité. Cela permet de développer le goût pour les choses différentes et originales.
  • On s’approprie aussi ce que l’on peut toucher, ce que l’on peut modifier. Tous les esprits créatifs savent bien qu’une idée apparaît souvent après avoir manipulé et mélangé différents ingrédients dans tous les sens. C’est en manipulant des choses, guidés par le hasard et l’intuition qu’on parvient à faire apparaitre de grandes idées. C’est pourquoi un environnement manipulable favorise l’emergence de nouveautés.
  • Enfin, on s’approprie ce qui est ouvert, ce qui appartient à tous. L’espace public, lorsqu’il est conçu pour être un lieu appartenant à tout le monde (et non pas comme n’appartenant à personne ou appartenant à un état qui ne nous représente pas vraiment) devient un bien commun. Dans ces conditions, on ne subit plus l’environnement, on le personnalise, on y projette ce que l’on est librement. On s’y exprime véritablement et la somme de ces energies qui s’expriment librement favorise la naissance d’idées nouvelles et différentes.

Un lieu appropriable doit être unique, modifiable, ouvert et attachant.

Je pense qu’une des erreurs les plus lourdes des concepteurs d’espaces au 20ème siècle est d’avoir omis cette dimension d’appropriation. Le Corbusier et ses disciples, lors de la charte d’Athènes mettent au point la ville fonctionnelle réduite à 4 fonctions distinctes et séparées : la vie, le travail, les loisirs et les infrastructures de transport. Les grands ensembles de banlieue ont été conçues ex-nihilo, dans cette optique fonctionnelle ; on a cru que si l’on fournissait aux habitants toutes les commodités nécessaires, ceux-ci seraient rapidement plus heureux et plus épanouis. Or ces tours froides, laides, standardisées ne s’approprient pas facilement. Pensées et dessinées par de lointains urbanistes, elles ne peuvent ni être modifiées, ni être personnalisées. Elles paraissent hors de portée. L’être humain ne peut pas créer sans s’approprier son univers. La musique, la danse les graphs qui sont nés dans ces tours peuvent être interprétés comme une tentative de réappropriation de ces espaces. Mais cet univers n’a pu naitre qu’au prix d’une fracture sociale de plus en plus radicale. La ville du XXème siècle est de manière général un echec flagrant en terme de capacité à se laisser approprier. Il y a un gros boulot à faire pour penser et réaliser les villes du XXIème ….

Territoires Agités

Madness !

Imaginons nous à l’aube de la révolution industrielle et comparons rapidement l’Europe et la Chine telle qu’elles étaient alors. La Chine est alors plus riche, elle est unie politiquement et ne connait plus vraiment de famine depuis déjà plusieurs siècles. Ses technologies sont supérieures dans bien des domaines à celle de l’Europe. Sur le papier, elle devrait être la mieux placée pour devenir le lieu de lancement d’une révolution industrielle. Pourtant, c’est bien la vieille Europe, divisée, et malmenée qui décolla la première ! On pourrait multiplier les exemples dans tous les domaines, La Grèce est également morcelée en des dizaines de cités qui se castagnent sauvagement. Le début du christianisme est marqué par l’apparition de dizaines d’hérésies plus ou moins loufoques, New York et Berlin sont crasseuses et chaotiques, le Macintosh a été développé en marge et pratiquement en opposition avec Apple etc… Visiblement, un espace créatif est un endroit remuant !

Pourquoi ?Essayons de comprendre comment un chaos relatif permet de stimuler la fécondité d’un lieu :

  • Zones de Friction

C’est ainsi que naissent les grandes inventions : par le contact inopiné de deux produits posés par hasard, l’un à côté de l’autre, sur une paillasse de laboratoire. Jean Echenoz

Si l’on considère son environnement comme une gigantesque paillasse de laboratoire, on comprend que tout ce qu’on peut poser l’un à coté de l’autre peut donner naissance à des grandes inventions ! Ainsi, on peut considérer que le hasard qui a mis en contact la pensée grecque et la pensée juive a donné naissance au christianisme. Le hasard de la rencontre entre protestants fuyant l’europe et émigrés des quatre coins du monde a donné naissance à l’esprit américain. La rencontre hasardeuse entre une pomme et Isaac Newton a permis de formaliser la théorie de la gravité etc… Et pour que les idées, les cultures, les hommes et les technologies se rencontrent il faut de la friction. Les espaces créatifs sont des lieux de friction. Ils sont des lieux de rencontres et de confrontation. Des plaques tournantes pour différentes idées, différentes sensibilités, différentes technologies, differentes personnes …

  • Zones d’Inconfort

Dans la plupart des cas, la nécessité est mère de l’invention. La planque dorée comme la misère absolue stérilisent la créativité. Dans un cas, le confort et à tranquillité sont tels qu’on n’éprouvera même pas le besoin d’innover, dans l’autre, la vie est tellement précaire que la moindre prise de risque supplémentaire pourrait être fatale. La zone créative se situe entre les deux. Il faut une dose d’inconfort mais dans le même temps, il faut avoir suffisamment de marge de manoeuvre pour experimenter sans y laisser sa peau.

  • Zones de Selection

La Grèce et l’Europe, aussi divisées qu’elles furent, ont été des espaces créatifs sans précédent. Ces divisions ne sont sans doute pas avantageuses économiquement mais elles peuvent l’être sur le plan créatif. 10 pays valent mieux qu’un seul pour tester des idées ou des technologies nouvelles. Si ces zones distinctes sont capables d’échanger entre elles et ont l’intelligence d’adapter leurs modèles, les mauvaises idées seront éliminées et les bonnes seront validées par l’experience.

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William

11 thoughts on “Des Espaces et des Idées

  1. Romain T on 10 juin 2012 at 9 h 42 min Répondre

    « La rencontre hasardeuse entre une pomme et Isaac Newton a permis de formaliser la théorie de la gravité »

    J’ai vraiment beaucoup apprécié cet article et les liens qui y sont adjoints. Merci. Beaucoup de chose nous échappent dans le monde sensible, et ce qui est beau ne cherche pas à courir derrière.

    1. William on 19 juin 2012 at 17 h 27 min Répondre

      Merci pour ton message Romain. Ca fait plaisir et donne envie de prendre plus de temps pour écrire !

  2. Newsletter on 11 juin 2012 at 12 h 06 min Répondre

    […] Mutinerie | Des Espaces et des Idées – La taille, richesse, puissance ou démographie ne déterminent pas la fécondité d’un lieu. Un espace créatif possède une histoire riche, avec des zones de friction, d’inconfort et de sélection. Pour découvrir les liens mystérieux entre environnement et idées, c’est ici ! […]

  3. DENIEUL on 12 juin 2012 at 11 h 51 min Répondre

    je viens de découvrir cet article et souhaite échanger avec vous à ce sujet

    1. William on 19 juin 2012 at 17 h 28 min Répondre

      Je suis l’auteur de l’article, n’hésitez pas à me contacter par mail : william@mutinerie.org !

      A bientôt

  4. LIEFOOGHE Christine on 12 juin 2012 at 17 h 22 min Répondre

    Article très intéressant mais, en tant que chercheur interrogeant la créativité et les territoires, j’aimerais savoir qui est « William » pour pouvoir me reporter à ses « recherches ». Merci

    1. William on 19 juin 2012 at 17 h 57 min Répondre

      Bonjour Christine,

      Je suis William, l’auteur de cet article.

      Je ne suis pas à proprement parler un « chercheur » mais j’experimente directement les liens entre territoire et créativité avec Mutinerie ; un espace de travail partagé à Paris. Je suis l’un des fondateurs du projet qui nous a amener à réfléchir sur les notions de lieu de travail, d’espaces créatifs, des tiers-lieu …

      Vous trouverez sur ce blog l’essentiel des choses que j’ai écrit et les pistes de reflexion que nous menons.

      Je suis à votre disposition pour échanger davantage avec vous. Mon mail : william@mutinerie.org

  5. Jouxtel on 12 août 2012 at 18 h 52 min Répondre

    Bonjour et bravo pour cet article profond et excellement écrit (sans fautes de français, merci pour lui). Je partage largement vos idées.
    Je suis méméticien et donc passionné par les liens qui existent entre les codes, idées et formes connaissables, d’une part, les personnes et les lieux d’autre part.
    Je devrais dire les personnes en situation dans les lieux, car je prétends que la mémorisation des choses copercues, qui sert en partie de terreau à la gestation dont vous parlez, est fortement influencée par les lieux et les sensations ressenties dans les lieux. Nous co-pensons et co-mémorisons entre nous et avec les lieux, in situ.
    Il m’est arrivé plusieurs fois de ressentir les mêmes émotions au même feu rouge, à deux ans d’intervalle, tant le souvenir était resté accroché là, comme s’il m’attendait !
    Par ailleurs, je suis consultant indépendant et cherche un lieu de co-working parisien. Je serai demain lundi près de chez vous et ferai une visite pour sentir le lieu avec mes sens.
    Amicalement,
    Pascal Jouxtel

  6. Maëlle on 25 novembre 2013 at 8 h 31 min Répondre

    Bravo pour ce texte, vif, riche et créatif. j’apprécie surtout le fait qu’il ouvre des pistes de réflexion à prolonger, comme un texte littéraire qui ouvre des fenêtres pour l’esprit. merci !

    1. William on 25 novembre 2013 at 10 h 46 min Répondre

      Merci Maëlle,
      quand je me lance sur un sujet, presque tout le temps je me dis que ça pourrait mériter un livre. Passé une phase de panique, j’essaie de condenser en ne faisant que suggérer la substance pour permettre à ceux qui le veulent de creuser plus profond…

  7. Des Espaces et des Idées | Space Co Boys on 18 juillet 2014 at 8 h 19 min Répondre

    […] Article originellement publié sur le blog de Mutinerie par William […]

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