Les jeux de sociétés portent bien leur nom puisqu’ils offrent énormément  d’analogies avec le « jeu démocratique » et même plus généralement avec le jeu que nous acceptons tous plus ou moins de jouer dans la société. Le statut de joueur et celui de citoyen partagent de nombreuses similitudes.  Voici quelques enseignements que j’ai pu tirer de mes longues soirées ludiques et fiévreuses avec mes comparses, ou seul entre deux parties de Starcraft à pas d’heure du matin (vous pourrez également lire quelques autres enseignements starcraftiens ici)…

A la base du jeu de société comme des jeux que l’on joue dans la société, il y a les règles. Sur un plateau de jeu, celles-ci sont claires, partagées, comprises et applicables par tous. C’est dans ces conditions que le jeu est possible, que les joueurs ont envie de participer, de déployer des trésors de malice et de coups plus ou moins fourrés. C’est dans ces conditions; règles simples et dynamiques complexes que chacun peut exprimer ce qu’il est et prendre plaisir à participer à une dynamique collective.

Le citoyen est la base de la démocratie comme le joueur est la base du jeu. Tous deux partagent des objectifs et des contraintes communes et d’autres plus individuelles. Ils interagissent entre eux et avec l’univers via des règles ou des lois.

Le jeu, c’est tout ce qu’on fait sans y être obligé Mark Twain

Si l’on veut créer un système participatif efficace, il est indispensable que les acteurs qui agissent le font sans y être obligé. Car un système participatif tire sa force des contributions libres et volontaires de ses membres, voila pourquoi il ne se décrète pas. La seule chose vraiment valable pour recréer les conditions de la participation démocratique, ou de toute autre forme de système participatif, c’est de créer un bon jeu.

Qu’est-ce alors qu’un bon jeu ?

Democracy-the-Game

Simplicité des règles, complexité des dynamiques

On dit que maitriser les échecs prend des années mais apprendre les règles ne requiert que dix minutes. La complexité aux échecs ne vient pas des règles, mais des dynamiques. Un nombre quasiment infini de paramètres rentre en compte et pourtant cet ensemble repose sur quelques règles qu’un enfant de 5 ans peut assimiler.

Où est la complexité ? elle n’est pas dans les règles à ingurgiter mais dans les décisions à prendre.

Dans le monde réel, les règles du jeu sont nettement moins claires et ce manque de clarté biaise le périmètre du jeu. Il se déplace alors d’un cran et la règle du jeu consistera désormais à trouver quelles sont les règles du jeu ! On ne craindra alors non plus la Loi, mais le juge. Voila dans quelle disposition d’esprit se trouvent la plupart des citoyens actuellement.

L’égalité agitée comme étendard par ceux-là même qui fabriquent des règles si opaques, si peu applicables ne restera au mieux qu’un voeux pieux, au pire, qu’une vaste hypocrisie. Les philosophes des Lumières luttaient contre l’arbitraire du pouvoir, fait de la tyrannie des monarques, mais une autre forme d’arbitraire s’installe lorsque les lois devenues trop nombreuses, empêchent de savoir si ce que l’on envisage de faire se situe ou pas dans le cadre légal.

La loi est implacable, mais la loi est imprévisible. Nul n’est censé l’ignorer, mais nul ne peut la connaître. Georges Perec

Finalement, quand bien même les règles seraient théoriquement les mêmes pour tous, le fait qu’elles ne soient pas connues d’avance par tous revient dans les faits à recréer les dynamiques de l’arbitraire. C’est, dans les faits ce qui se passe lorsque les règles du jeu deviennent si compliquées que seuls quelques-uns peuvent connaitre  les règles (ou payer des gens qui les connaissent).

Puisque il n’y a pas de participation possible dans un jeu où seuls quelques-uns connaissent les règles et puisque la démocratie repose sur la participation des citoyens, il n’y a pas de démocratie efficace sans règles simples, applicables et compréhensibles par tous.

Etienne Chouard comprend la démocratie comme un mode de gouvernement d’amateurs, destiné avant tout à tenir à l’écart les preneurs de pouvoir. N’importe quel citoyen doit être en mesure de connaitre, et de pouvoir modifier la loi.

Nul n’est censé ignorer la loi ne doit pas être une idée théorique en démocratie, mais une réalité. Le problème est qu’avec 10 500 lois et 127 000 décrets nous ne sommes pas dans une configuration propice à la mise en pratique de ce principe… Pensez-vous un instant qu’un jeu de société avec 128 000 règles différentes aurait une chance de trouver des joueurs enthousiastes ? Inflation législative L’absence de simplicité tue la participation et l’esprit démocratique. L’absence de simplicité profite à ceux qui ont intérêt à dissimuler, à contourner, à tricher, à ceux qui savent que les meilleures pêches se pratiquent en eaux troubles… A l’inverse, la simplicité est la première garante de l’égalité.

Lorsque l’on perd aux échecs face à un maitre de la discipline, on sait que l’on joue néanmoins au même jeu et que la seule différence entre lui et nous, c’est qu’il a consacré des milliers d’heures de plus que nous à travailler pour s’améliorer.

Un monde complexe ne justifie pas des lois complexes

Naturellement, après ce que vous venez de lire, on pourrait rétorquer que tout ceci est bien naïf et loin de la réalité du monde qui lui est complexe. Et c’est vrai que les sociétés humaines n’y sont pour rien si la nature est elle-même un vaste ensemble exubérant, plein de frictions, d’interactions et d’exceptions. On ne comprend même pas le quart des lois qui régissent l’univers et qui semblent souvent se contredire alors peut-on reprocher aux sociétés humaines de s’être adaptées en engendrant des lois complexes ?

Effectivement, on vit dans un monde complexe mais d’abord, est-ce une raison pour en rajouter une couche ? Si l’on n’avait pas à passer autant de temps à comprendre les règles du jeu social, on pourrait en consacrer davantage à la compréhension du vaste monde …

La simplicité n’a pas besoin d’être simple, mais du complexe resserré et synthétisé. Alfred Jarry

Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’un système complexe ne peut se comprendre avec des règles complexes, il exige au contraire d’inverser cette logique et d’embrasser la complexité en prenant en compte notre ignorance. Lorsque l’on part en randonnée, on sait par avance que l’on va rencontrer un environnement complexe et changeant. La neige, le vent, le froid, le risque d’orage, l’état d’entretien des sentiers… Ce genre de chose empêche de savoir à l’avance le succès de notre entreprise, notre vitesse de progression ou l’exigence physique requise. Pour faire face à ces risques, il faut avoir dans son sac à dos l’équipement qui permet de faire face à l’inconnu. Bien sûr qu’il est utile de regarder la météo et souhaitable de programmer un itinéraire, mais il est surtout vital d’avoir sur soi de quoi faire face aux imprévus.

La loi ne doit pas prétendre connaitre la météo ou elle court à l’échec, car la météo; système complexe n’est jamais fiable à 100%, elle doit être le contenu de notre sac à dos.

Author

William

2 thoughts on “Démocratie et jeux de société

  1. En Démocratie comme dans les jeux de soc... on 20 janvier 2014 at 21 h 11 min Répondre

    […] La démocratie et les jeux de société sont deux exemples de systèmes participatifs. Mutinerie se demande ce que le second peut apprendre au premier  […]

  2. Ramoons on 13 mars 2014 at 20 h 00 min Répondre

     » La loi ne doit pas prétendre connaitre la météo ou elle court à l’échec, car la météo; système complexe n’est jamais fiable à 100%, elle doit être le contenu de notre sac à dos. »

    Excellente métaphore

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