Vous le savez surement, mais Mutinerie a récemment lancé un espace de coworking / gite à la campagne: Mutinerie Village. Tant qu’à pouvoir travailler de n’importe où, pourquoi pas le faire entouré de verdure, forêts et rivières plutôt que de bétons, voitures et immeubles ? Ne faisant pas les choses à moitié, nous nous sommes mis en tête de mettre en place un potager en permaculture, l’idée étant, à terme, de viser une quasi-indépendance alimentaire puis énergétique au village. En nous penchant sur le sujet, nous avons été frappés des similitudes entre les logiques qui sous-tendent coworking et permaculture :

Potager de Mutinerie Village

La logique d’écosystème

A l’inverse de l’agriculture industrielle qui vise à augmenter la productivité par agriculteur via la mécanisation, la standardisation des semences et l’utilisation de produits chimiques et OGM, la permaculture raisonne en terme d’écosystèmes. Elle tente de recréer un « mini-monde » ou chaque plante ou insectes joue un rôle positif et est complémentaire avec les autres plantes.

Les pucerons peuvent par exemple être éliminés si vous parvenez à attirer dans votre potager des coccinelles qui en feront leurs repas. La permaculture refuse l’utilisation de semences « standards » qui placent les agriculteurs dans une dépendance face aux grands groupes et empêchent l’adaptation des plantes et espèces à leur environnement. Saviez-vous qu’il faut par exemple seulement deux générations aux graines pour adapter leur patrimoine génétique aux spécificités de leur sol ?

Au lieu de mettre en place d’énormes surfaces en monoculture, la permaculture va procéder par association judicieuses de plantes. Certaines enrichissant le sol en azote, seront placées à proximité de plantes qui en prélèvent en quantité. Certains types de plantes repoussant ou attirant certains types d’insectes seront stratégiquement réparties sur le potager, rendant inutile l’utilisation de quelconques produits chimiques.

Cette idée de complémentarité et de diversité est omniprésente dans les espaces de coworking. La pluridisciplinarité est par exemple un élément clé. Il ne s’agit pas ici de mettre les « experts » entre eux, mais plutôt de diversifier les compétences et personnalités.

Nous ne comptons aujourd’hui plus le nombre de collaborations entre coworkers. Allant du simple conseil à des contrats signés ensemble, elles sont quotidiennes. Cela ne veut pas dire qu’elles sont automatiques ! Elles ne sont pas un dû mais le résultat d’une certaine posture de la part des coworkers.

C’est l’un des paradoxes des espaces de coworking: la plus grande valeur qu’ils délivrent n’est pas « garantie ». Pourtant, statiquement, nous pouvons aujourd’hui affirmer que pour la grande majorité des coworkers, rejoindre Mutinerie fut un excellent investissement.

Le « design » de l’espace

Oui, la permaculture demande un vrai travail de design en amont ! L’idée est double: tirer au maximum parti des éléments constitutifs du terrain d’une part (topologie, composition du sol, exposition, présence d’eau…) afin de maximiser l’efficacité de la ferme, et minimiser le travail humain et les déplacements d’autre part. Les plantes demandant un entretien plus fréquent ou utilisées fréquemment dans la cuisine (plantes aromatiques par exemple) seront placées à proximité du lieu de vie.

Le créateur d’un espace de coworking de la même manière prend en compte ces contraintes lors du design de son espace.

D’abord il doit s’adapter à la « morphologie » de son espace. Il n’y a pas de recettes miracles pour designer un espace, d’autant que ceux-ci se localisent principalement dans des anciens lieux à réhabiliter (ancienne usine, commerces, fabriques…). Il faut donc composer avec ce que l’on a.

Le design prendra également en compte l’importance des différentes composantes de l’espace et tentera de maximiser les opportunités de rencontres et d’interactions tout en laissant la possibilité aux coworkers de s’isoler. A Mutinerie, la localisation de la zone café à l’entrée est par exemple primordiale. D’une part c’est un lieu souvent fréquenté, et d’autres part il créé une interaction entre les coworkers car avant de s’installer à leur poste, les coworkers doivent traverser cet espace vivant. Enfin le coworking sera conçu de façon à être efficace d’un point de vue purement opérationnel (rangements, stocks, événementiel etc…)

La pollinisation

Les paysans l’ont toujours su: la présence de pollinisateurs est essentielle ! Si l’on parle si souvent des abeilles, c’est que leur rôle est crucial dans la production agricole. L’exemple de Yann Moulier-Boutang dans son ouvrage « l’abeille et l’économiste » illustre bien le fonctionnement et l’importance de la pollinisation aussi bien dans l’agriculture que dans la société:

Le marché du miel dans le monde est un marché, d’environ 4 milliards d’euro, mais sans les abeilles, on estime que c’est 30% de la production agricole totale qui disparaitrait. Ce qui représenterait une perte de 1000 milliards d’Euro !

Que dirait-on d’une science économique qui, observant les abeilles ne voyait que le rendement en miel et oublierait presque totalement l’activité représentant l’essentiel de la valeur d’une ruche; la pollinisation ?

Cela ne vaudrait évidement pas grand chose. C’est pourtant comme cela qu’a été construite la science économique moderne et c’est cette mauvaise interprétation de la création de valeur qui amène a des situations écologiques aberrantes où des agriculteurs chinois doivent désormais polliniser leurs pommiers à la main…

La pollinisation est également cruciale dans les espaces de coworking et contribue largement à la valeur ajoutée de l’espace; échanges d’informations, de contacts, de compétences, créations de liens de confiance, entraide…

Chaque jour, les nombreuses interactions d’apparence aléatoires et chaotiques, contribuent à tisser un ensemble cohérent et utile à tous.

Copass, le réseau international d’espace de coworking permet de développer cette logique, cette fois pas seulement entre les coworkers mais entre les espaces de coworking et les communautés qui les peuplent afin de créer un sorte « d’écosystème entre écosystèmes »

La « durabilité »

Comme son nom l’indique, l’un des piliers de la permaculture et son aspect durable. Alors que l’agriculture industrielle et les engrais chimiques détruisent les sols en éradiquant les micro-organismes et autres vers de terre indispensables à la formation de l’humus, la permaculture enrichi en permanence la terre. Ainsi année après année, la terre devient de plus en plus riche et généreuse.

Le coworking applique ces mêmes logiques.

Plus une communauté existe depuis longtemps, plus elle a de valeur.

Au delà des coworkers, la communauté peut compter sur les « anciens », sur les connections faites lors des nombreux évènements qu’elle accueille, ainsi que sur des liens plus forts entre personnes car forgés sur le temps long. Ainsi l’espace deviendra de plus en plus efficace à mesure qu’il grandit.

Conclusion :

En somme, coworking et permaculture fonctionnent selon les même logiques. Ils s’adaptent à l’environnement plutôt que de tenter de le plier et de le standardiser. Ils valorisent la diversité et raisonnement en terme de complémentarité et d’écosystème plutôt que de fragmenter les tâches et professions. Ils maximisent l’occurrence des rencontres et des complémentarités. Ils ne tentent pas de tout contrôler mais savent créer les conditions propices à l’épanouissement.

Ce faisant, ils permettent la création de valeur de manière durable et respectueuse du vivant. Les logiques « industrielles » montrent aujourd’hui leurs limites. Elles épuisent les ressources, génèrent bien souvent des externalités négatives et ne sait prendre en compte toute la complexité des logiques du vivant, à la base de l’agriculture et des sociétés humaines.

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Eric

3 thoughts on “Coworking et Permaculture

  1. thomscotch on 22 octobre 2014 at 12 h 54 min Répondre

    Merci Eric pour ces réflexions intéressantes !

    L’idée de pollinisation n’ira-t-elle pas jusqu’à la création d’un réseau de lieux comme Mutinerie village ? En effet, derrière le remplacement d’une partie (là réside une bonne partie des réponses à mes questions) de notre production alimentaire par des systèmes en permaculture, est-ce que cela n’implique pas une relocalisation d’une partie de l’habitat vers les campagnes pour l’instant dépeuplées ou dédiées à d’affreuses monocultures céréalières ?

    Pour l’instant, en France, l’essentiel de la surface agricole est cultivé par un très faible nombre d’habitants aidé de machines gourmandes en énergies fossiles (comme les engrais et les biocides). Un mouvement de relocalisation de l’habitat vers les campagnes pose des questions de propriété foncière, d’accompagnements, de formations, et d’invention de nouveau modèles de production et de distribution. Travail en cours.

    Comment passer à l’échelle cette pollinisation ? Comment le coworking peut proposer des modèles et des solutions ?

    Autre chose qu’on pourrait ajouter à propos de permaculture, et qui est assez intéressant et important à comprendre, c’est le passage d’une vision de l’espace : le champ, à une vision des volumes : la forêt comestible (edible forest – plus d’info en anglais sur ces sujets). La permaculture insiste sur la notion d’étages dans les plantations, avec jusqu’à 9 niveaux (voir http://goo.gl/936W2B) ce qui permet d’intensifier l’usage de l’écosystème, contrairement à l’agriculture industrielle qui utilise beaucoup d’espace du fait de l’utilisation de machines (ce qui est également du à notre modèle alimentaire dans lequel la forte consommation de produits d’origine animale impose une grande quantité d’espaces dédiés aux céréales destinés à nourrir l’élevage…). Ce qui revient à remettre l’arbre et l’arbuste au coeur du paysage alimentaire, et leurs productions dans nos assiettes !

    Faire des cartes associant coworkers et végétaux du potager et arbres de la forêt jardin ? 🙂

    1. Eric on 24 octobre 2014 at 19 h 21 min Répondre

      Hello Thomas. Très bonnes questions et réflexions 🙂 . Je vais répondre très humblement, nous apprenons en marchant sur tout ces sujets (et nous adorons ça).

      Oui ! La re-localisation semble être tout à fait indispensable dans un scenario ou l’on voudrait utiliser la permaculture comme source principale de notre alimentation. Le transport des marchandises, la logistique, est l’un des éléments les plus bloquant. Elle implique des coûts importants, de gros volumes de production (on préfère remplir des camions de blés pour optimiser les déplacements que de transporter de tout à la fois), des produits qui se conservent longtemps (d’ou la sélection de variétés de tomates et autres légumes insipides mais ayant le « bon » goût de se conserver des semaines), des supermachés et donc des consommateurs très distants des producteurs. Bref la permaculture, malgré d’excellents rendements s’insère mal dans le paysage.

      En ce qui concerne Mutinerie, nous avons la chance d’avoir un « débouché » ultra local naturellement via les coworkers. Nous pouvons allez plus loin et commencer à fournir notre espace parisien avec les surplus, ou via la ruche qui dit oui. Nous pouvons d’ores et déjà écouler une bonne partie de la futur production ainsi. Nous adorerions voir se développer plus d’initiatives comme la notre. Ce que nous constatons aussi c’est que lorsque l’on installe un foyer de ce type, beaucoup de citadins envisagent de s’installer à proximité, car l’obstacle principale pour se mettre au vert, qui est l’isolement, est levé.

      1. isabelle on 26 octobre 2014 at 22 h 43 min Répondre

        Hello les mutins,
        Deux réflexions :
        1) J’ai été très surprise moi aussi par les parallèles entre la permaculture et l’esprit du lean start’up : apprendre par l’expérimentation, s’adapter au contexte du terrain. Mais aussi le principe de « plusieurs sources et plusieurs débouchés » pour rendre résilient un écosystème de production, et qui s’applique aussi au développement équilibré d’un espace de coworking pour ses membres.
        2) pour ce qui est de la mise en réseau, nous sommes en train de lancer une expérimentation au niveau de la Sarthe pour relancer l’économie rurale mal menée :
        le Conseil Général a prévu d’aider à l’installation de 15 espaces de coworking/tiers lieux/incubateurs pour développer l’économie numérique « verte ». Pour ma part, je suis en train de réfléchir à une mise en réseau de ces lieux par un système d’approvisionnement en circuits-courts qui relirait les producteurs locaux et leur donnerait plus de visibilité grâce une Market-place spécifique avec un retrait dans les espace de coworking. J’ai également envie de mettre ds la boucle les artisans créateurs. Je crois que les espaces de coworking ruraux peuvent être des têtes de pont pour développer cette nouvelle économie locale. Dès que j’aurai un peu de temps, je passerai vous voir 🙂

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