Dilemme, dilemme …

Imaginez que vous soyez illustrateur et que vous ayez un projet de création d’une BD interactive pour tablette. Votre style est sûr, votre scénario est au point et vos planches sont bien avancées. Le problème, c’est que tout cela prendra beaucoup de temps et que que vous ne maitrisez pas les outils de développement nécessaires. Mais il y’a quelques jours, dans votre espace de coworking, vous avez rencontré un excellent développeur. La complémentarité est évidente mais vous hésitez ; devez-vous vous associer avec ce développeur sachant qu’il vous faudra partager les bénéfices ? Ne risquez-vous pas également de vous faire chaparder votre concept purement et simplement ? Bref, devez-vous coopérer avec lui ?

La vie nous place souvent devant ce genre de situations délicates et il nous est parfois difficile de trouver la voie. Il existe pourtant une théorie qui s’est penchée sur ces questions, et qui pourrait nous être très utile ; c’est la théorie des Jeux, illustrée par le bien célèbre dilemme du prisonnier.

Pour ceux qui auraient oublié, voici le dilemme en question : Deux suspects sont arrêtés par la police. Mais les agents n’ont pas assez de preuves pour les inculper, donc ils les interrogent séparément en leur faisant la même offre. « Si tu dénonces ton complice et qu’il ne te dénonce pas, tu seras remis en liberté et l’autre écopera de 10 ans de prison. Si tu le dénonces et lui aussi, vous écoperez tous les deux de 5 ans de prison. Si personne ne se dénonce, vous aurez tous deux 6 mois de prison. »

S’il réfléchit de manière rationnelle, le prisonnier se rendra compte qu’il a intérêt à balancer son complice. En effet, s’il balance, il sera immédiatement libéré (si son complice ne le dénonce pas) ou 5 ans (s’il le dénonce). Tandis que s’il se tait, il devra soit passer 6 mois dans les geôles du shérif (si son complice ne dénonce pas) soit 10 ans. Mais si les deux prisonniers réfléchissent de la même manière, il prendront tous deux 5 ans.

Autrement dit, la somme de leurs décisions égoïstes et rationnelles n’aboutira pas à « l’intérêt général » des prisonniers mais au contraire à la pire décision possible …

Ce phénomène s’appelle l’équilibre de Nash ; un équilibre stable (car rationnel individuellement) mais pas forcément idéal, et cela constitue un sacré pied de nez dans la gueule de la main invisible

Comment éviter ce genre de phénomène ? Quelle attitude adopter pour maximiser ses gains dans des situations entrant dans le cadre de la théorie des jeux et comment créer une société suffisamment intelligente pour dépasser ces situations d’équilibres de Nash non souhaitables ?

C’est en me posant ces questions que je suis tombé sur Robert Axelrod, chercheur en science politique, qui a mené une étude passionnante intitulée « comment réussir dans un monde égoïste ? »

Comment réussir dans un monde égoïste

Axelrod a commencé par se poser trois questions :

  • Comment une stratégie coopérative peut-elle émerger dans un environnement composé essentiellement de non-coopérants ?
  • Quels types de stratégies peuvent prospérer dans un environnement hétérogène et complexe avec une grande diversité de stratégies ?
  • Comment une stratégie coopérative peut-elle résister à l’invasion d’une stratégie moins coopérative ?

noel dans les tranchées

Axelrod a alors demandé à des spécialistes (psychologues, sociologues, mathématiciens etc…) d’établir des stratégies spécifiant comment le programme devra agir face à telle ou telle situation. Au total, 63 stratégies différentes ont été présentées. Ces stratégies ont été ensuite mise en compétition dans un tournoi informatique où chacune d’elle jouait contre toutes les autres mais aussi contre elle-même.

Il s’est avéré que les programmes les plus coopératifs ont obtenu meilleurs résultats et ce, même dans des univers remplis de programmes non coopératifs type « passager clandestin », « cavalier seul » ou « aléatoire »…

Son programme star, celui qui remporta presque tous les tests s’appelle « Donnant-donnant ». Il est programmé pour être :

  • Bienveillant : Lorsqu’il est confronté à une situation nouvelle et qu’il n’a pas d’historique sur le comportement des autres programmes, il se montre coopératif par défaut. Donnant-donnant n’est pas du genre à lancer la première pierre.
  • Indulgent : Donnant-donnant ne verse pas dans la vengeance systématique lorsqu’un programme lui a fait une crasse. Il ne tient pas compte du comportement d’un autre programme à n-2 (il retient simplement le coup d’avant).
  • Justicier : Donnant-donnant n’est pas un enfant de cœur non plus et n’aime pas qu’on le prenne pour un imbécile. Il applique la stricte loi du Talion « œil pour œil, dent pour dent ». Il sanctionne les comportements hostiles enregistrés au coup d’avant mais il ne va pas au delà.
  • Transparent : Donnant-donnant est un programme très simple, lisible et prévisible. Il est digne de confiance.

Preuve est faite que si vous souhaitez optimiser vos gains dans les situations entrant dans le cadre de la théorie des jeux, soyez à l’image de Donnant-donnant ; bienveillants, indulgents, justiciers et transparents.

Comment créer un environnement coopératif ?

Tous les environnements ne sont pas naturellement coopératifs. Le dilemme du prisonnier en est un exemple puisqu’il se joue sur un seul coup, sans conséquence possible. Mais dans la vraie vie, si l’on se figure la situation du prisonnier qui a trahi son complice, les choses pourraient être bien différentes ; les amis du complice resté en prison pourraient flinguer le traître, plus personne ne voudra « travailler » avec ce type, capable de trahir les siens etc… S’il risque davantage en trahissant son complice, le prisonnier sera incité à ne pas dénoncer. L’équilibre de Nash se déplacera alors vers la solution optimale : « Aucun des deux ne trahi ». On voit donc que l’environnement joue un grand rôle dans la coopération.

Axelrod suggère 5 principes pour créer un environnement plus coopératif :

Augmenter l’ombre portée de l’avenir sur le présent

S’il peut être rentable d’enfumer une fois un inconnu qui ne pourra jamais nous nuire en retour, il devient très vite contre-productif de se comporter comme une sombre enflure avec des gens que l’on sera amené à revoir fréquemment. Le développement de relations sur le long terme permet donc de créer un environnement plus coopératif.

Une autre façon d’augmenter cette « ombre » est de créer un milieu dans lequel les rencontres sont fréquentes. Par exemple, dans un petit village, on évitera davantage de léser son prochain car on sera sûr de le recroiser sous peu et il y’a fort à parier qu’il cherchera à se venger d’une manière ou d’une autre…

Modifier les gains

Il s’agit de changer les paramètres du jeu de manière à ce que les choix non coopératifs deviennent moins intéressants que les choix coopératifs. Cela passe par le développement  d’une morale ou d’une justice qui sanctionne des comportements non coopératifs et qui valorise les comportements coopératifs pour diminuer les gains de la première stratégie et augmenter ceux de la seconde.

Etre un apôtre de l’altruisme

Un comportement non coopératif entraine d’autres réactions non coopératives en chaine qui sont préjudiciables à la communauté. Il faut enseigner à tous une bienveillance par défaut en absence d’information sur les « joueurs » inconnus. Ne faites pas aux autres ce que vous n’aimeriez pas qu’ils vous fassent !

Enseigner la réciprocité

Lorsque vous rencontrez des joueurs coopératifs, montrez-vous également coopératifs. A l’inverse, pour que les stratégies coopératives puissent résister à l’intrusion de stratégies non coopératives, il faut qu’elles puissent se défendre et sanctionner les comportements néfastes. En bref, apprenez à vos enfants à être sympas et généreux avec les gens qui jouent le jeu mais à ne pas se laisser faire face à ceux qui voudraient profiter d’eux.

Améliorer les moyens de reconnaissance

Pour que les acteurs puissent coopérer, il faut qu’ils sachent qui sont vraiment leurs futurs partenaires. Auront-ils tendance à jouer cartes sur table ou chercheront-ils à vous entuber ? En l’absence de précédent, c’est la réputation qui va bien souvent faire la différence entre collaboration ou non. Etre transparent et permettre aux autres d’accéder aux informations qui vous concernent aura également tendance à favoriser les collaborations.

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William

13 thoughts on “Comment réussir dans un monde égoïste ?

  1. Apo amok on 29 avril 2011 at 13 h 56 min Répondre

    Ce petit programme « donnant donnant » m’attendrit beaucoup!

    1. William on 29 avril 2011 at 14 h 15 min Répondre

      Alors tu devrais être encore plus attendri par celui là :
      http://www.siliconmaniacs.org/le-tweenbot-est-parmi-nous

  2. […] des jeux et serendipité, deux concepts appliqués au coworking. Le 27 avril, nous apprenions Comment réussir dans un monde égoiste?, ou comment créer un environnement qui favorise l’équilibre optimal et la coopération. Le […]

    1. William on 29 avril 2011 at 17 h 12 min Répondre

      Content que ça vous plaise. Et honorés aussi !

  3. Ruxandra on 1 mai 2011 at 21 h 44 min Répondre

    Cette conférence TED va exactement dans la direction de ton article

    1. Eric on 2 mai 2011 at 9 h 11 min Répondre

      Il manque le lien Ruxandra. Quel suspens insoutenable

  4. Dussaucy on 7 juin 2011 at 8 h 29 min Répondre

    Entièrement d’accord pour la démonstration sans appel qui correspond bien à la réalité. Je conseille cependant d’aller encore plus loin, de dépasser le « donnant-donnant »(l’échange pur et simple) pour aller vers le « gagnant-gagnant »(le partage, la confiance et la coopération).
    C’est normal, je développe l’intelligence collective en entreprise !

    1. William on 7 juin 2011 at 9 h 42 min Répondre

      Donnant-donnant est-il un échange pur et simple ? Je ne crois pas. Donner implique un premier geste de confiance et de partage qui me ferait plutôt penser à un programme « don et contre-don » développée par Mauss (Mutinerie en parle sur la page suivante : http://www.mutinerie.org/l’echange-le-don-et-le-lien-social )

      En fait, je ne vois pas d’incompatibilité mais plutôt un accord entre ce programme « donnant-donnant » et le « gagnant-gagnant », Axelrod montre que c’est bien ce programme qui maximise ses gains lors des tournois virtuels.

  5. […] of online ethics, netiquette, and other tools to build an e-reputation which can enhance cooperative behavior [FR] and punish […]

  6. […] l’économie « don et contre-don » repose sur la confiance entre les individus, sur leur propension à collaborer, sur l’honneur et la fierté de chacun ainsi que sur une connaissance d’un certain nombre de […]

  7. laurent basnier on 4 décembre 2011 at 18 h 58 min Répondre

    bravo – c’est bien – j’ai testé depuis de nombreuses années en entreprise. C’est vrai les relations humaines fonctionnent comme cela.

    bon .. après il faut regarder les buts de l’entreprise et comprendre ce qu’elle demande à son directeur général et là… on rigole moins.. car le bonhomme sait communiquer avec tous – tous le lui rendent et la joie des relations est là – nous progressont tous mais le but reste… bon .. ben … pourri.

    le manque d’humour des structures dirigeantes est affligeante.

    on a toujours fait comme ça.

    jusqu’au moment ou l’intelligence débordera.

    prions qu’elle soit rapide

  8. Augustin on 10 février 2014 at 10 h 16 min Répondre

    Je crois beaucoup en l’application du principe « Fait aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse » de manière récursive. Les résultats de la comparaison ces modes d’interaction prennent-ils en compte la complexité au sens informatique de l’algorithmes?
    Je pense qu’il est possible de démontrer qu’un environnement collaboratif est plus bénéfique à chacun mais que ce raisonnement est beaucoup plus complexe à produire que celui de l’égoïsme. D’où la difficulté d’y faire adhérer le plus grand nombre. Un petit cours d’algorithmique à ce monde serait le bienvenu! 🙂

  9. […] l’espace de coworking qui doit inciter à la collaboration, mais aussi vous qui devez avoir un comportement collaboratif, c’est-à-dire un comportement bienveillant, indulgent, justicier, […]

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