Demain, les chiens (en anglais City) est un roman de science-fiction culte écrit par l’auteur américain Clifford D. Simak en 1944.

Ce livre se compose d’un ensemble de « contes » qui sont en fait d’anciens textes écrit par l’espèce humaine, disparue au moment du récit et remplacée par la race des chiens, devenue intelligente. Ces contes sont pour les Chiens, une source inépuisable de discussions ; « les humains ont ils réellement existé ? » « Ne sont-ils pas une espèce de divinités mystiques inventées par les Chiens ? » « Ces textes doivent-t-ils être interprétés au sens symbolique ? »…

Mais les Chiens s’interrogent également sur l’organisation de la société humaine et mènent une réflexion particulièrement intéressante sur la cité. Dans les premiers contes, on assiste au délitement des villes humaines, conséquence de l’extrême mobilité géographique qu’ont atteint les hommes et qui leur permet de se déplacer quasiment instantanément d’un point à un autre de la planète, sans effort ni frais particulier.

Pour Simak, ce phénomène suffit à anéantir l’intérêt de la cité.

N’ayant plus matériellement besoin de vivre à proximité d’autres humains, les hommes préfèreraient vivre isolés dans de grands espaces naturels, en familles restreintes et bichonnés par des robots domestiques.

Pour Simak, si les hommes se rassemblent sous forme de villes, ce serait simplement pour être en mesure de produire de quoi satisfaire leurs existences matérielles … L’hypothèse est intéressante et nous invite à réfléchir sur la raison d’être des villes à l’heure où les technologies nous permettent de travailler d’à peu près n’importe où.

Cité Grecque vs Ville Industrielle

Quittons la science-fiction pour en revenir à l’histoire. A travers le temps et les révolutions économiques, la cité a vécu plusieurs mutations majeures dans le rôle que les hommes lui ont attribué :

Dans l’antiquité jusqu’à la renaissance, les villes ne sont pas des lieux directement productifs, les hommes estimaient généralement que la richesse provenaient de la terre. Elles sont conçues comme des « espaces de friction ». Des espaces d’échange de rencontres et de célébrations. Des terreaux fertiles pour les idées et les projets.

Dans la cité grecque, c’est la place du marché qui constitue généralement le centre-ville. Viennent ensuite le Temple, centre des célébrations religieuses et l’assemblée, centre de la vie politique.

Pour Aristote, la cité est groupe « d’animaux politiques » réunis par un choix de vie commune (Politique, 1252 – 1254). Cette vie commune est assurée et consolidée par la référence à un même passé mythique, à des héros communs, à des rites et des lois intégrées et partagées.

C’est la promesse que fait la Cité grecque à ses citoyens. « Viens t’abriter dans mon enceinte si tu veux vivre selon des lois qui te conviennent avec des gens qui te sont chers et qui pourront te permettre de progresser. »

La révolution industrielle a bouleversé l’organisation de la cité en même temps que sa raison d’être. En très peu de temps, la cité, autrefois considérée comme un espace de création culturelle, politique et spirituelle, devient un espace productif. Les villes s’agrandissent et se rationnalisent. Des artères droites et fonctionnelles sont taillés dans les anciennes routes sinueuses, des chemins de fer relient les hommes de leurs lieux de travail à leurs habitations et l’on arrête d’y construire des monuments pour bâtir des manufactures et des bureaux.

La ville, telle qu’elle s’est développée à l’époque industrielle avait donc pour vocation première de rassembler, dans un même lieu, des hommes et des infrastructures productives.

La promesse de la ville industrielle est nettement plus prosaïque que sa version antique : «Venez à moi, et vous n’aurez plus jamais faim !!!»

Cité industrielle

Pour Aristote, vivre dans la cité grecque relevait d’un choix. Mais vivre dans la ville industrielle a été une nécessité économique comme l’a montré l’exode rural qui a forcé (et force encore) des millions de paysans à quitter leurs terres afin de trouver leur pitance dans des industries urbaines toujours avides de main d’œuvres bon marché.

Dans cette cité que l’on subit, l’hypothèse de Simak ; l’abandon de la ville en cas de déconnexion entre lieu de travail et lieu de résidence, paraît logique, mais est-ce vraiment le destin qui attend nos cités ?

Naissance de la Cité numérique

Aujourd’hui, ce n’est plus tant l’agriculture, ni l’industrie qui fournissent les nouvelles sources de valeur dans les pays occidentaux. Cette valeur se transfère de plus en plus dans une toile numérique totalement dématérialisée. Pour produire, les seules conditions matérielles sont d’avoir un ordinateur et une connexion internet.

Alors à quoi bon s’entasser dans des lieux grouillants et chers, parfois moches et pollués lorsque l’on pourrait, sans perte significative de revenus, s’installer dans de vertes prairies et se balancer mollement dans une rocking chair, une pipe au bec, en contemplant les reflets du soleil couchant sur la rivière ?

Voilà une question qui redevient centrale en cette période où la révolution numérique a déconnecté mobilité et productivité. Voilà une question à laquelle la Cité devra répondre. Il en va de sa survie.

La ville aujourd’hui doit se réinventer. Et mon sentiment est qu’elle ressemblera davantage à la version grecque ou médiévale qu’à la version industrielle dont l’ossature vieillissante convient de moins en moins à nos nouvelles façons de vivre et de travailler.

La cité numérique ne sera pas un lieu purement fonctionnel, elle devra être exubérante afin de favoriser la créativité. Elle devra permette de faciliter les rencontres et les opportunités. Elle devra être une cité festive, culturelle, politique et spirituelle. Elle devra être capable de donner du relief aux relations qui naissent sur Internet et qui ne trouvent pas encore d’incarnations idéales.

Enfin, elle ne sera pas un lieu que l’on subit, mais un espace dans lequel on fait le choix de vivre. Elle doit donc pouvoir tenir et réaliser une promesse de vivre ensemble. Et pour cela, écoutons une fois de plus Aristote lorsqu’il nous dit que la vie de la cité est unie par «un passé mythique, des héros communs, des rites et ces lois intégrées et partagées… »

Cité Tron

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William

5 thoughts on “Cité Digitale, Cité Idéale ?

  1. La Grossiste on 4 avril 2011 at 21 h 21 min Répondre

    Bravo pour cet article qui ne manque pas de panache! Moi je commence à tresser mon rocking chair…

    1. Eric on 5 avril 2011 at 9 h 54 min Répondre

      Tu as bien raison. Y’a que ça de vrai

  2. thom on 5 avril 2011 at 10 h 46 min Répondre

    le retour de la cité Grecque laisse rêveur, mais nous oublions la d’où viennent les composants de base.
    d’où viennent fibre optique, écran et micro processeur ?

    n’oublions pas le prix de notre confort, de nos outils et de nos plaisirs. et par prix n’entendons pas là euros, dollars ou roubles, non jetez un oeil au coût humain et environnemental de nos vies, regardez ce qu’un litre de savon nécessite de produits chimiques (soude), transports, stockage, … regardez ce qu’un écran coute et enfin … regardez d’où viendraient de tels objets si la Cité n’était que Cité Grecque.

    La cité Grecque pouvait exister car les besoins qu’elle avait étaient simples : population faible, peu de biens à produire, nourriture facile à produire sur des lieux proches de la cité.
    Comment transformer Paris ou New York en cité grecque ?

    Si nous quittons ces grandes villes, où iront nous nous installer ? dans les campagnes ? pour rogner un peu plus sur les terres cultivables ? et où produiront nous l’orge à malter, la pomme de terre à rissoler ? encore plus loin hélàs j’en ai peur.

    pourrait on transformer les megapoles a tel point qu’elles puissent produire tout ou partie de ses besoins alimentaires au moins ? cela serait une piste intéressante.

    nous ne sommes plus au temps des démocraties Grecques, le monde a changé, mais nous avons appris que la révolution industrielle ne nous a pas amené là où il est sain d’etre, alors peut être, pouvons nous mélanger les enseignements du passé avec les savoirs et technologies actuelles pour aboutir à de nouvelles Cités, non pas grecques, mais simplement de notre époque.

    tachons de ne pas oublier non plus que le luxe des uns peut être la malédiction des autres, tout dépend de quel cote de la chaine de production nous sommes …

    1. William on 6 avril 2011 at 11 h 26 min Répondre

      J’ai quand même le sentiment que l’on peut aujourd’hui (plus qu’il y a 20 ans), vivre mieux avec moins de choses matérielles, grâce à la numérisation des services et des outils de production.

      Ce que je veux surtout dire par la Cité grecque, c’est qu’elle était conçue comme un lieu de partage et de rencontres. Un lieu d’expression culturelle, politique et spirituelle. la révolution industrielle a changé la donne et en a fait trop souvent un simple lieu de rassemblement d’hommes et de machines afin de produire frénétiquement. Ce phénomène est, je crois en train de changer, du moins dans les pays occidentaux. Bien sûr, en chine, l’exode rural continue et le modèle « villes industrielles » continue de croitre.

      Mais regarde une ville comme Berlin. Elle est devenue une cité très attractive malgré son taux de chômage de plus de 15%, son climat franchement pas top et ses cicatrices post industrielles qui l’ont sacrément défigurée. Pourtant, la ville s’est réinventée ; façon de vivre hipster, développement des espaces verts, reconversion d’anciennes usines en lieux festifs, développement d’un mode de vie plus écologique etc…

      Evidement, il reste beaucoup de chemin à parcourir, mais mon sentiment, c’est que la tendance est réelle et durable et que les villes qui vont émerger dans l’avenir ressembleront plus à Berlin qu’à Shenzen…

  3. (-) on 9 avril 2011 at 17 h 30 min Répondre

    Mise en perspective qui montre aussi que la SF peut être une manière de réfléchir et de repenser le politique. On sent que la réflexion bouge dans ce domaine (voir par exemple aussi http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RAI_040_0097 ).

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