C’est arrivé largement par hasard. En lançant Mutinerie Village, notre espace de coworking rural dans le Perche, j’ai commencé à me renseigner sur la possibilité de créer un potager sur place pour nourrir nos visiteurs. Totalement novice, je me suis fait embarquer par la magie à l’œuvre dans le vivant, sa richesse et sa complexité prodigieuse. Quand vous commencez à comprendre quelques bribes, vous voyez apparaitre à la fois l’ampleur de votre ignorance et le champ immense des possibilités. Vous remontez progressivement la source et rassemblez les pièces d’un puzzle qui vous avait toujours échappé et qui concerne un domaine aussi vaste, aussi fondamental qu’est la vie de la terre…

Après deux ans et demi d’expérimentation, des centaines d’heures de travail et autant d’heures passées en recherches, vidéos et rencontres, je vous livre ici quelques enseignements récoltés à coup de bêche et le nez dans la terre.

permaculture

L’agriculture de la connaissance

A une époque où l’économie de la connaissance et la révolution numérique que nous vivons ne cessent de conquérir de nouveaux territoires, pourquoi l’agriculture devrait rester à l’écart du mouvement et continuer à fonctionner comme une industrie lourde, polluante et nocive pour les sols ? A l’heure de l’économie de la connaissance, pourquoi l’agriculture de la connaissance ne pourrait-elle pas être une réalité ?

  • L’agriculture traditionnelle est exigeante en travail humain, elle a été remplacée en France par la révolution industrielle.
  • L’agriculture industrielle est exigeante en travail de machines (et en hydrocarbures). Dominante aujourd’hui, elle commence à se heurter à ses propres limites.
  • L’agriculture permaculturelle est exigeante en connaissances. Supportée par le numérique et les nécessités énergétiques ou environnementales, elle porte les promesses de nourrir le monde durablement et de réparer les erreurs du passé.

Permaculture, agriculture durable et bio-intensive ne sont pas des concepts fumeux de rêveurs allumés, ils s’inscrivent dans un mouvement de fond soutenu par le courant irrésistible de notre époque ; révolution numérique, transition énergétique, lutte contre la pollution voire même lutte contre un chômage endémique.

L’importance du design

Dans la nature comme dans la société, chaque chose a plusieurs fonctions, chaque action à plusieurs impacts. Le design permaculturel se base sur une connaissance profonde des choses et des actions pour maximiser l’efficacité de son travail et de celui des plantes. C’est cette connaissance qui peut rendre compétitif un maraîcher n’utilisant presque que des outils à main face à quelqu’un qui utilise massivement les machines et la chimie.

Le design, c’est de l’intelligence injectée dans l’objet. La transition d’une agriculture intensive en machine et en énergie fossile vers une agriculture intensive en connaissance passera principalement par le design et l’accroissement de notre compréhension du vivant.

Au XIXème siècle à Paris, sans le moindre recours à la force mécanique et aux produits chimiques, les maraîchers parisiens, sur de toutes petites surfaces, cultivées avec un soin extrême, avaient atteint un niveau de productivité ahurissant et seulement 9000 maraîchers pouvaient nourrir entièrement et localement l’une des plus grosses villes du monde à la force du bras et surtout du cerveau. Leur savoir-faire, sans doute l’un des meilleurs atteint par les sociétés occidentales avant l’industrialisation était avant tout basé sur un bon design et une stratégie bio-intensive poussée au sommet de son art.

Dans la nature comme dans l’approche permaculturelle, chaque élément remplit plusieurs usages et chaque action impacte plusieurs éléments. Partant de là, avec une bonne connaissance et une maîtrise appliquée suffisante, vous pourrez parvenir à rendre très efficace le moindre de vos efforts.

Vous tondez votre gazon ? Vous avez gagné grâce aux herbes un nouveau paillage nourrissant pour les buttes de votre potager ! Vous nettoyez votre poulailler ? Vous obtenez un excellent engrais pour vos chères plantes.

Puis vous allez plus loin dans la compréhension du système comme le fait la Ferme du Bec-Hellouin ; un même poulailler placé sous la serre, produit à la fois des œufs et un compost directement utilisable sur place mais permet de réchauffer la serre en hiver et grâce à une disposition intelligente de l’espace et un passage qui mène aux vergers, les poules protègent les arbres fruitiers en détruisant les premiers vers qui s’en prennent aux fruits, en fertilisant le sol et en favorisant le désherbage.

Quand on en arrive là- et on peut aller bien plus loin encore- on commence à comprendre comment un bon design, et une intelligence poussée des systèmes naturels peut rivaliser avec la logique agricole actuelle qui repose sur l’accès massif aux énergies fossiles. Il n’y a pas de perte, rien n’est inutile, ni les choses présentes, ni l’énergie dépensée. C’est élégant, propre et très efficace ; une sorte de « aïkido avec la nature » comme l’explique Don Tipping, le fondateur de la Seven Seeds Farm aux Etats-Unis.

Une harmonie s’installe

La permaculture adopte une approche globale, holistique qui paraît plus adaptée à la compréhension des systèmes complexes comme la nature ou les sociétés humaines. Il y a dans le vivant des forces inouïes, et de l’intelligence qui nous dépasse (héritée de millions d’années d’évolution). Ces forces et cette intelligence peuvent tout à fait se conjuguer pour aller dans une direction bénéfique aux hommes comme à la nature.

 Quand on met les mains dans la terre et qu’on regarde de plus près le fonctionnement du vivant, on réalise qu’il existe une cohérence d’ensemble, un lien profond qui unit les parties dans le tout et qui peut donner à l’homme une connaissance plus profonde de sa place dans ce tout !

C’est un sentiment merveilleux et apaisant qui apporte confiance et sérénité. Dans cet ensemble du vivant, on découvre que l’homme peut avoir un impact non seulement moins négatif, mais carrément positif. L’homme grâce à son intelligence et ses outils permettant de modeler la terre, peut transformer une pente stérile et lessivée en un jardin foisonnant pouvant donner naissance à une vie très riche.

On a coutume de raisonner de manière fragmentée ; on saucissonne nos journées en différentes fonctions ; produire, consommer, apprendre, se détendre, faire du sport, sociabiliser, mais le jardinage rempli toutes ses cases d’un coup, si bien qu’on trouve un équilibre sans vraiment s’en rendre compte et qu’on découvre peu à peu des avantages qu’on n’avait jamais envisagé avant de se lancer.

Ainsi les différentes cordes qui forment le maillage infiniment complexe du vivant commencent à trouver leur sens sous vos yeux, chacune jouant sa partition dans le grand cycle de la vie, les hommes y compris !

Le temps retrouvé

La technologie peut aller très vite, se propager, se décupler instantanément et avoir un impact en quelques semaines ou quelques mois. Mais la biologie avance à son rythme et les interactions entre les êtres vivants prennent du temps à s’approfondir, s’équilibrer et s’ajuster. En revanche, lorsqu’il parvient à une maturité et une diversité suffisante, le système créé fonctionne pratiquement tout seul !

Il n’y a pas d’écosystème riche pouvant se mettre en place très rapidement. Pour les sociétés, rien ne remplacera l’œuvre du temps qui permet de créer de la confiance, des échanges réels, de la collaboration et de l’intelligence collective.

A l’opposé d’une société de l’instant, qui engendre souvent frustration et hystérie collective, la permaculture nous apprend à faire du temps un allié et à aller au but sans raccourci trompeur mais en validant les étapes sereinement les unes après les autres. Vous ne trichez pas et allez plus lentement mais vous suivez une voie sûre car vous traitez les choses en profondeur, et quand un problème est réglé de cette manière, il est généralement réglé pour de bon.

Potager Mutinerie Village

Rien n’est si grave que ça !

Vous avez oublié de récolter vos radis ? Pas si grave, ils monteront en graines que vous collecterez pour en planter 3 fois plus l’année prochaine. On est en mai et vous n’avez encore rien fait dans le jardin ? Il reste encore plein de choses à planter et votre terre s’est reposée, devenant plus fertile pour le reste de la saison. Vos pieds de tomates ont galéré ? Au moins, ceux qui sont parvenus au terme de leur développement auront assimilé dans leur code génétique des solutions qui rendront leur descendance plus performante l’année prochaine pour peu que vous collectiez les graines.

Le vivant illustre très concrètement l’idée que l’échec se transforme en intelligence, que la difficulté du présent pourra devenir un atout pour l’avenir.

En permaculture, ce n’est pas si grave que ça parce que vous allez de toute façon dans le sens du vivant. Parce que le vivant se recompose et se décompose de mille façons et que, si vous n’êtes pas parvenu à lui donner la forme que vous auriez voulu au moment voulu, vous pourrez toujours lui en donner une autre tout de même avantageuse.

Ce constat n’est pas une incitation à ne rien faire mais un encouragement à la confiance dans l’avenir. Si vous allez dans la bonne direction (le sens de la vie), vous en récolterez quelque chose de positif ; des fruits, des graines ou du savoir et vous aurez toujours besoin des trois ! Ce constat est une incitation à l’action – dans la bonne direction – !

Author

William

6 thoughts on “Ce que la permaculture m’a appris

  1. Axelle on 21 décembre 2015 at 13 h 36 min Répondre

    Article très intéressant et très bien fait

  2. Francisco on 12 janvier 2016 at 18 h 32 min Répondre

    Très bon article William, ça donne envie de s’y mettre !

    1. William on 12 janvier 2016 at 18 h 41 min Répondre

      Merci Francisco, tu t’y es déjà un peu mis et on remets un coup au printemps !

  3. Hélène Claudel on 14 janvier 2016 at 14 h 11 min Répondre

    Merci, une belle perspective ! Un très chouette chemin de vie aussi !

  4. Em on 14 janvier 2016 at 21 h 22 min Répondre

    Chouette article William !
    Très inspirant… En 2016 faut absolument que je vienne tripoter la terre du Perche 😉

  5. David on 15 janvier 2016 at 14 h 30 min Répondre

    Je ne suis pas du genre à laisser de commentaire sur les articles que je lis mais le vôtre m a interpellé, je ne me suis mis a la permaculture que depuis un peu plus d un an et j en suis arrivé aux mêmes conclusions que vous, en tout point!
    J ai l impression d avoir donné un sens à mon potager (dans tous les sens du terme) et tout deviens si limpide et si « normal » que je me demande comment j ai pu jardiner différemment avant, moi qui en avait tellement subi étant gamin et qui me disait que jamais plus on ne m y reprendrai 😀
    Bonne continuation à vous et longue vie

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