Comment prenons-nous nos décisions ? Quelles sont les motivations qui sous-tendent nos choix ?

Ce genre de questionnement est directement à l’origine de la microéconomie puisqu’elle « prend comme objet d’études les comportements des agents économiques individuels ». Or, les économistes classiques qui ont essayé de comprendre les comportements de ces agents économiques se sont basés sur le modèle contestable d’un homme aux motivations exclusivement égoïstes et utilitariste ; l’homo economicus.

Portrait de l’Homo Economicus

…Parce que ça ne fait pas de mal de se rafraichir la mémoire…

Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. Adam Smith

L’homo economicus est absolument utilitariste et fondamentalement égoïste. Seul, sur une ile déserte, il serait aussi heureux que vivant parmi ses semblables si ses besoins étaient satisfaits de la même manière dans les deux situations ! L’homo economicus connaît ses besoins de manière parfaite et sait les prioriser à tout moment. Par conséquent, il n’est pas influençable.

L’homo Economicus ne compte que sur lui pour maximiser son utilité (définie officiellement comme la sensation de plaisir qui découle de la consommation d’un bien). L’existence d’une société organisée est pour lui un avantage simplement dans la mesure ou l’union des hommes, des ressources et des compétences lui permet d’obtenir plus à moindre coût, et par conséquent de maximiser son bien-être.

D’après les modèles microéconomiques classiques, l’homo economicus a deux fonctions : produire et consommer. Lorsqu’il produit, il cherche à maximiser son profit sous la contrainte des coûts de production. Lorsqu’il consomme, il cherche à maximiser son « utilité » sous la contrainte de ses revenus. De cette manière, seul le profit motive la production et seul le revenu permet de satisfaire les besoins humains.

Autrement dit, dans ce modèle, ce qui ne s’achète pas n’est pas utile et ce qui ne se vend pas ne devrait jamais être produit.

Ce qui est produit mais qui n’est pas vendable (comme le billet que vous lisez) n’a aucune valeur, et ce qui s’acquiert sans être acheté (comme l’air que vous respirez) n’est pas utile !

Evidement, l’homo economicus n’a jamais eu vocation à être totalement réaliste, il a été conçu comme une base de travail théorique pour l’analyse de comportements dit « économiques ». N’empêche qu’il sert quand même de base aux réflexions économiques depuis 150 ans. N’empêche qu’il continue à modeler, et de plus en plus à déformer le monde dans lequel nous vivons….

L’homo Economicus ne suffit plus

Pendant longtemps, cette vision économique de l’homme a permit de faire progresser la compréhension des mécanismes économiques dans des sociétés marquées par le manque matériel et encore imprégnées par des siècles de mysticisme religieux.

Lorsque les ressources matérielles manquent, lorsque trouver de quoi manger est un combat permanent, il est évident que l’homo economicus fera plus fortement entendre sa voix, votre ventre criera famine et vous ordonnera de vous mettre en marche, sagaie à la main pour chasser l’auroch à travers la plaine ! Mais lorsque cette pression s’éloigne, les autres motivations humaines surgissent et modifient nos comportements et donc, les logiques économiques.

Nos lointains ancêtres avaient beau souffrir milles maux dans leurs cavernes, entre les ours et les glaces, ils trouvaient quand même l’énergie de peindre des fresques ou d’enterrer leurs morts…

L’économie n’est pas une science dure dans laquelle la théorie est toute puissante, « elle traite des actions réelles d’hommes réels. Ses théorèmes ne se réfèrent ni à des hommes parfaits ou idéaux ni au fantôme mythique de l’homme économique ni à la notion statistique de l’homme moyen. » (Ludwig von MisesL’Action Humaine)

D’ou l’importance de ne pas se planter sur le point de départ de l’économie ; l’homme réel et ses motivations réelles ! d’où l’intérêt d’essayer de comprendre ce qui motive les vrais humains ! Et l’homme réel est franchement différent de l’homo Economicus qui sert de base à l’immense majorité de nos modèles economiques.

Dans la réalité, les décisions que nous prenons sont presque toujours complexes et se composent d’un mélange de variables différentes. Même dans un acte d’une affligeante banalité, les motivations qui se nichent derrière lui sont quasi infinies :

Qu’est-ce que je recherche en achetant un pull-over ?

  • Je recherche à être au chaud cet hiver.
  • Je recherche un pull qui plaira à mon entourage et qui pourra attirer l’attention (ou simplement m’éviter la honte).
  • Je recherche un pull que je trouve beau et qui correspond à ce que je suis.
  • Je souhaite soutenir cette production équitable qui respecte la charte internationale des droits de l’alpaga.
  • C’est un bon pote qui fait ces pulls et ça me fait plaisir de lui en acheter un.

On voit que pour une simple décision dite économique, le rapport utilité/prix n’est pas le seul argument qui entre en jeu dans l’achat du produit. La considération sociale ou l’éthique personnelle jouent également un rôle majeur dans la prise de décision. Ces sources de motivations sont indépendantes de celles de l’homo economicus mais jouent ici un rôle majeur dans la décision du consommateur.

Partant de là, laissez-moi donc vous présenter deux autres homos oubliés des économistes mais qui permettront peut-être d’aider à reconstruire une économie centrée sur un homme qui nous ressemble davantage ; l’homo Socialis et l’homo Spiritualis.

Portrait de l’Homo Socialis

Le roi de France est le plus puissant prince de l’Europe. Il n’a point de mines d’or comme le roi d’Espagne son voisin; mais il a plus de richesses que lui, parce qu’il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre; et, par un prodige de l’orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places munies, et ses flottes équipées. Montesquieu, lettres persanes

 

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Vu sous cet angle, l’homo Socialis ne vous apparait pas forcément plus sympathique que son grand frère! Il n’en reste pas moins que la considération sociale est un levier de motivation puissant, qui n’a rien à voir avec les motivations matérialistes de l’homo Economicus mais qui joue pourtant un rôle majeur dans l’économie.

Où en serait l’économie contemporaine si nous n’achetions nos vêtements uniquement sur leur capacité à remplir leur fonctions utilitaires ? Quels genres de voitures achèterions-nous si nous nous basions simplement sur leur capacité à nous transporter d’un point A à un point B ?

L’homo Socialis a besoin de la considération d’autrui pour augmenter son bien-être. La reconnaissance sociale, l’envie d’éviter la honte publique, la réprobation générale, l’envie d’influencer, de se faire remarquer positivement par ses semblables sont pour l’homo Socialis des fins en soit. Il est prêt à payer davantage pour des produits ayant les mêmes fonctionnalités mais véhiculant une image plus prestigieuse, il est prêt à gagner moins d’argent pour un emploi mieux considéré. L’homo Socialis n’est pas autocentré, il est sociable et considère les comportements de ses semblables comme indispensables à son « utilité » personnelle.

L’homo socialis est conformiste, empathique, influençable, sociable et vaniteux. Il n’a pas de goûts ni de valeurs morales absolues mais se conforme à ce que l’on attend de lui, il se comportera comme « la société » veut qu’il se comporte…

Si vous voulez vous convaincre de la force de l’Homo Socialis sur nos décisions, je vous invite à regarder différentes expériences scientifiques hallucinantes. L’expérience de Ash permet de mieux comprendre les phénomènes de conformisme en montrant que si les membres d’un groupe humain optaient tous pour une décision totalement fausse, la plupart des sujets étudiés tendaient à prendre les mêmes décisions que le groupe et préféraient se croire trompés par leurs sens plutôt que d’envisager que le groupe pût avoir tord.

L’expérience de Milgram cherchait à évaluer le degré d’obéissance d’un individu devant une autorité qu’il juge légitime et à analyser le processus de soumission à l’autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet.

Enfin, l’experience de Stanford permet de prendre conscience des phénomènes de distorsion des comportements des individus lorsqu’ils se trouvent en situation de pouvoir. Le principe, diviser un groupe d’étudiants en prisonniers et en gardiens et observer comment les individus sains d’esprit placés en situation d’autorité pouvaient s’avérer capables d’abuser de celle-ci de manière incroyable.

Malgré ses traits de caractères pas forcément reluisants, l’Homo Socialis écoute et prend en considération ses semblables, il peut ainsi apprendre des autres et interagir avec eux. Il est à la base de l’existence des sociétés humaines.

Portrait de l’homo Spiritualis

Tout ce qu’on ne fait pas par conviction est péché. Saint Paul

L’homo Spiritualis est motivé par ses valeurs et par la perception qu’il a de son univers. Il cherche à tendre vers un idéal à priori totalement indépendant de ses intérêts personnels et déconnecté d’une recherche de reconnaissance ou de considération sociale.

S’il produit, il recherchera à créer quelque chose qu’il jugera beau et/ou vraiment utile. Ce qui le motive ici c’est ce qu’il place lui-même derrière le Beau, le Vrai, le Juste ou toute autre valeur « absolue » de ce genre. Ces besoins ne trouvent leur origine ni dans la nature ni dans la société mais dans les contraintes esthétiques et morales que l’homo spiritualis s’est imposées. En temps que consommateur, il sera attiré par des produits compatibles avec ses valeurs et ses goûts personnels et sera prêt à payer plus cher un bien parce qu’il sait que celui-ci a été produit dans des conditions humainement acceptables ou parce que celui ci a été produit dans son pays ou simplement parce qu’il apprécie la démarche créative originale et authentique de son concepteur. L’homo spiritualis est également capable de réaliser des actes gratuits, qui peuvent aller à l’encontre de ses intérêts à la fois matériels et sociaux.

L’homo Spiritualis est donc à la recherche d’un certain accomplissement, il a besoin de se réaliser, de suivre le chemin qu’il s’est donné, de vivre selon ses valeurs… La société n’est qu’un avantage dans la mesure ou la confrontation avec d’autres homos spiritualis lui permettra de s’approcher plus facilement de ses points d’Absolu.

A l’extrême, il est capable de se désintéresser, voire de négliger complètement ses besoins matériels et sociaux. Il ne cherche pas à avoir de prise sur la nature et sur ses semblables.

Tandis que l’homo économicus se confronte à la nature, que l’homo socialis se confronte à la société, l’homo Spiritualis ne se confronte qu’à son reflet dans la glace.

Qui est donc l’homme économique ?

Si l’économie traite les actions réelles d’hommes réels, il n’y a pas de décisions économiques, il n’y a pas d’homo économicus, il n’y a que des décisions humaines qui s’appliquent aussi bien pour l’économie que pour n’importe quel type de décision que peuvent prendre les humains.

L’être humain est à la fois homo economicus, homo Socialis, et homo Spiritualis. Son regard est aussi bien porté sur la satisfaction de ses besoins matériels, ses besoins sociaux et ses besoins éthiques.  Cette cohabitation entre des besoins différents, parfois antagonistes est loin d’être toujours sereine et peut mener à des dilemmes inconciliables ou des situations difficiles : « J’ai choisi ce boulot, il paie bien et me permet de nourrir ma famille, mais il est mal vu et il ne me permet pas de développer mes aptitudes naturelles ni de vivre en harmonie avec mes valeurs. » Ou bien « J’aime mon activité de blogueur, elle me permet de réfléchir, de rencontrer des gens intéressants et éventuellement de briller lors de diners mondains, mais ça ne m’aide pas vraiment à rembourser mon emprunt »

Les choix économiques sont motivés par ces trois dimensions, lorsque l’on choisit ce pull-over, on le choisit aussi bien pour ses propriétés utilitaires, pour l’estime, la reconnaissance qu’il pourra nous apporter et pour la charge esthétique et éthique qu’il contient.

Le produit véhicule des messages et des valeurs, qui s’achètent au même titre que ses propriétés utilitaires.

Certains seront plus sensibles au rapport utilité/prix, d’autres seront prêt à lâcher un pactole pour épater ses voisins, d’autres encore cèderont au coup de foudre d’un produit qui pourra lui permettre de vivre au plus près de ses valeurs et de ses goûts, mais, si le dosage peut différer, chacun d’entre nous prendra ces trois facteurs en compte dans la décision finale.

De même, lorsque l’on produit, que l’on fabrique quelque chose, la motivation n’est pas seulement de maximiser le profit que l’on pourra tirer de notre production. La conception et la fabrication d’un bel objet, d’un service intelligent destiné à rendre service à d’autres procure une satisfaction qui est une fin en elle-même et peut apporter l’estime de la société pour ceux qui ont su concevoir un tel produit.

Homos; Faites la paix !

On serait tenté de voir l’Homo Spiritus comme le héros vertueux se faisant tirer vers le bas par ses frères galeux; l’Homo Economicus, un sale mec égoïste et borné et l’Homo Socialis, un vil flambeur superficiel.

Ce serait là une erreur grossière ! Les besoins matériels humains sont réels de même que les besoins sociaux et il serait idiot de les négliger sous prétexte que nos motivations matérielles soient vulgaires et nos besoins sociaux soient superficiels ! Un homo Spiritualis pur qui mépriserait d’office ses besoins physiologiques ou ses besoins sociaux sombrera le plus souvent dans l’aigreur, la misère, le mépris et l’impuissance. Il existe des connexions évidentes entre les trois profils. Se confronter au réel et à la société permet de forger des valeurs pour l’homo Spiritualis, connaitre les moeurs d’une société permet d’augmenter ses revenus pour l’homo Economicus etc…

 

donquixote

Plutôt que de chercher à savoir si l’homme est ou doit être l’un de ces trois profils, il faudrait surtout tendre à harmoniser nos vies pour que ces variables n’entrent pas en contradiction mais au contraire, tendent vers le même but. Il me semble idiot de cloisonner sa vie en périodes: durant ma journée de travail, j’endosse mon costume d’homo economicus, le soir auprès de mes amis, je satisfais ma soif de reconnaissance et le weekend, je participe à des soupes populaires pour être au plus proche de mes valeurs… Cela ne fera pas de moi un homme complet, cela me transformera simplement en Homo Skizophrénus !

Vu sous ces angles nouveaux, nous pouvons reprendre la phrase de Smith et la remanier d’une manière qui parait plus vraisemblable:

Ce n’est pas SEULEMENT de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais également du soin qu’ils apportent à leurs intérêts et à leurs réputations … Nous nous adressons à leur humanité, à leur vanité et à leur égoïsme.

Author

William

2 thoughts on “Avez-vous dit Homo Economicus ?

  1. ECONOMIE | Pearltrees on 24 février 2012 at 13 h 36 min Répondre

    […] Avez-vous dit Homo Economicus ? Dans la réalité, les décisions que nous prenons sont presque toujours complexes et se composent d’un mélange de variables différentes. Même dans un acte d’une affligeante banalité, les motivations qui se nichent derrière lui sont quasi infinies : Qu’est-ce que je recherche en achetant un pull-over ? […]

  2. david on 24 février 2012 at 14 h 22 min Répondre

    Merci pour cet article, je bookmark!
    Un lien vers le blog de Zoupic – ses articles sur la richesse : http://www.zoupic.com/tag/richesse/
    et un autre vers mon pearltree sur le thème de l’économie (accent mis sur les monnaies libres, la société du partage, l’intelligence collective, etc): http://www.pearltrees.com/#/N-fa=2488876&N-u=1_241909&N-p=19610296&N-s=1_2980834&N-f=1_2980834

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