Qui parmi ceux qui naviguent dans les sphères de l’innovation ou dans les cercles artistiques n’a jamais été confronté au bullshit ? Nous avons tous connus ces discours décousus, ces prophéties ésotériques annonçant la prochaine révolution, ces créateurs exaltés du nouveau réseau social qui va emporter la planète, des VRP bon marché d’un futur idyllique, ces analystes alambiqués et ces discours en forme d’enrobages prometteurs pour des concepts rebattus…

C’est souvent drôle, parfois tragique et toujours un peu énervant. Mais n’est-ce pas non plus intrinsèquement lié à tout milieu créatif ? Athènes et ses sophistes, proto-bullshiteurs de l’antiquité. Paris du XIXème et ces mondains oisifs et vains gravitant autour des cercles intellectuels et artistiques, Berlin aujourd’hui et ses artistes perdus dans la drogue. San Francisco, où les grands innovateurs côtoient les plus grand imposteurs.

Partout où naissent de grandes choses, le bullshit n’est jamais loin !

J’ai essayé de comprendre ce curieux phénomène…

bullshit

Bullshit rétroactif

Toute innovation repose sur des intuitions, puis des hypothèses que l’on va tester, confronter à la réalité et éventuellement valider. C’est particulièrement vrai chez les startups dont l’objectif est de valider progressivement des hypothèses jusqu’à trouver une viabilité, une loi universelle, ou du moins réplicable.

L’innovation évolue dans un tas d’erreur. Pour un projet qui réussi à innover et à se déployer, combien sont ceux qui ont avorté ?

Lorsque l’erreur est attestée, l’hypothèse avancée est rétrospectivement rangée dans la catégorie Bullshit.

On pense aux médecins charlatans de Molière prônant saignées, lavements et régimes improbables à tour de bras ! Facile d’en rire aujourd’hui, mais à l’époque, ces médecins et une bonne partie des patients croyaient dur comme fer à leurs médications.

Avant que l’hypothèse ne soit validée, l’innovation réside dans une zone fragile où tout peut arriver. Si elle est validée, chacun considérera l’innovation comme une évidence, qui chose étrange n’avait pas été perçue avant. Si elle échoue, chacun trouvera d’excellentes raisons d’expliquer combien l’idée était minable et combien, eux l’avaient vu venir…

Pensez à tous les projets et théories actuelles dont nous nous moquerons demain et si par hasard, vous êtes vous-même l’auteur d’une théorie ou d’une innovation qui s’est révélée invalide, peut-être vous verrez vous considéré comme un bullshiteur devant l’Eternel ! Puisque l’erreur est inhérente à la recherche, elle est un prix à payer pour l’innovation.

Bullshit Exalté

Poser une hypothèse, c’est toujours assez risqué. C’est un parti-pris, une avance imprudente sur la réalité de demain, un terrain glissant. Car une hypothèse innovante est toujours marginale et la marge est un chemin de crête ! D’un coté, la convention et le risque de la banalité, de l’autre la déconnexion d’avec la réalité et le risque du néant.

Les startups ont comme mission de transformer du virtuel en réel. Et ce travail demande une certaine distortion de la réalité.

Cette sorte d’hypothèse sociale implique de convaincre les autres de la réalité de quelque chose qui n’existe pas encore ou du moins, qui ne s’est pas encore déployé à une échelle suffisante. C’est presque un acte de foi ! Et cette foi suscite des exaltations avec ses prophètes et ses charlatans, ses doux-rêveurs et ses zélotes, ses visionnaires et ses fanatiques … Bref, le meilleur et le pire ce que que la foi peut engendrer.

C’est particulièrement vrai dans l’innovation sociale où le succès d’un projet dépend largement de l’adhésion d’un large nombre de personnes à des idées ou des modes d’organisation. En sociologie, le réel est une notion relative. La réalité sociale, c’est la convention partagée sans même être consciemment pensée. Et le virtuel, c’est la marge.

Le bullshit exalté survient lorsque, confronté à une contradiction entre l’hypothèse et sa confrontation avec le réel, on préfère nier, se contorsionner ou réinterpreter l’évidence des données, se réfugier dans un niveau d’abstraction ou de complexité supplémentaire, dire que les mauvais résultats deviendront bons si on continue la même chose mais à plus grande échelle etc.

Bullshit Courtisan

ôtez à nos savants le plaisir de se faire écouter et le savoir ne sera rien pour eux

Rousseau

L’innovation, par les temps qui courent, ça brille ! Et le brillant attire les courtisans.

Voici la plus terrible catégorie de bullshit, un bullshit qui ne mérite que très peu de clémence, le bullshit courtisan ! Il se croise souvent parmi les experts et les spécialistes, les professeurs ou les évangélisateurs sévissant au détriment des vrais connaisseurs et des authentiques promoteurs d’un mouvement ou d’une innovation.

Ce bullshit est bien souvent toléré car le courtisan sert l’intérêt à court terme des innovateurs ; il est très connecté, et parle beaucoup. Parfois même, il parle bien. Il permet donc de faire connaitre et de faciliter la diffusion des innovations.

En fait, derrière le prétexte de la chose elle-même, les logiques sous-jacentes du bullshit courtisan sont tout simplement celles des égos. Le plaisir et le pouvoir que peuvent procurer le fait d’être considéré comme un « Expert en », un « Spécialiste de » est une matrice inépuisable d’un bullshit sans merci !

L’expert courtisan est tenté de sombrer dans la complexité bullshiteuse car cette complexité fait croire à l’étendue d’une connaissance si vaste que le profane ne peut tout à fait comprendre, et aussi parce que son sujet d’étude est son fond de commerce. Lorsque tel champ d’étude ou telle méthode révolutionnaire s’est révélée être une fausse piste, il ne reste que le bullshit à ces experts pour pouvoir justifier leur utilité et donc leur rémunération.

Après ce tour d’horizon du bullshit -dont vous estimerez vous-même sa teneur en bullshit-, ne soyons pas trop dur envers ce phénomène et accordons lui une certaine clémence. D’abord parce il est fondamentalement humain, mais également par soucis de prudence tout à fait personnelle; nous serons peut-être les bullshiteurs de demain ! Méfions nous car on peut se retrouver à bullshiter en toute bonne foi avec les meilleures intentions du monde et une belle idée de départ.

Les inconnues vertigineuses qu’entraine chaque innovation, les erreurs et les tâtonnements inhérents à la création, la nécessité de susciter l’adhésion, la difficulté de revenir sur ses erreurs et l’attrait personnel que l’on peut avoir pour le nouveau sont des facteurs qui génèrent inévitablement du bullshit.

Dans cette zone de combat entre les idées et le réel, tout peut être dit et rien ne peut être définitivement validé.

Cela explique sans doute pourquoi dans cet intervalle peut germer et croitre à la fois autant de génie et autant de bullshit ! La fumeuse phrase de Marx résonne plus que jamais à nos oreilles; « L’innovation porte en elle le bullshit comme la nuée porte l’orage »

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William

3 thoughts on “Aux Frontières du Bullshit

  1. Thomas on 27 septembre 2014 at 17 h 42 min Répondre

    Bullshit!

    1. William on 29 septembre 2014 at 13 h 01 min Répondre

      Voici une réaction bien naturelle et de bon sens !

  2. Laurent on 9 octobre 2014 at 12 h 05 min Répondre

    Très bon !

    Je pense que la dernière phrase appelle à un autre article sur l’utilisation fumeuse de citations variées et approximatives dans notre petit Landerneau d’innovateurs sociaux et autres humanistes technophiles.

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